Or, pour une raison défiant tout entendement, cette
admirable merveille avait été créée par les
Sombres Dieux du Mal. Pour expliquer ce paradoxe, certains, parmi les plus
sages, racontaient qu'elle représentait un hommage aux honorables
Dieux Blancs, suite à une lointaine guerre remportée par
ces derniers. Forcés de montrer leur repentir aux vainqueurs, les
Dieux Sombres auraient ainsi réalisé ce jardin fabuleux
accompagné de divers sortilèges, et y auraient placé
la terrible Bête destinée à en garder l'accès.
L'entrée en était donc réservée aux Dieux
du Bien eux-mêmes - ainsi qu'à la Bête, afin qu'elle
puisse effectuer ses rondes.
On dit aussi que, les premiers temps après la victoire,
l'orangeraie était devenue l'un des séjours favoris des
Dieux Blancs. Ils aimaient venir flâner parmi les arbres, car la
merveille que représentaient les oranges aux âmes réunies
les touchait au plus profond de leur être. En constatant que ces
fruits, lorsqu'ils étaient tranchés, laissaient s'écouler
un jus ayant l'aspect et la saveur du sang, les Dieux Blancs avaient d'abord
été surpris. Mais ce n'était rien comparé
au plaisir qu'ils ressentaient en contemplant les orangers dans la splendeur
ensoleillée de ces jours du début du monde. Le temps s'écoulait
donc ainsi, entre l'insouciance des jeux multiples auxquels s'adonnaient
les Dieux du Bien et leurs éternelles promenades parmi les grandes
allées au parfum envoûtant...
Après quelques millénaires, pourtant, ils
finirent par se lasser du spectacle, et le merveilleux jardin se retrouva,
petit a petit, abandonné par ses divins propriétaires. Le
seul être parcourant encore ses allées était le Gardien
que les Dieux Sombres lui avaient donné.
Or il est avéré que toutes les créations
des Dieux du Mal sont imprégnées de leur noirceur, de façon
visible ou invisible. Le Gardien n'y faisait pas exception. Non pas qu'il
ne fut plus capable de préserver le précieux jardin contre
d'éventuels intrus : la Bête s'acquittait toujours de son
rôle avec autant de zèle que lorsqu'elle avait été
créée. Mais, alors même que les peuplades mortelles
habitant les alentours du jardin disparaissaient — ou, pire ! cessaient
de croire en son existence —, alors que les Dieux Blancs espaçaient
leurs visites, les aventuriers impudents se faisaient également
de plus en plus rares. Et, de ce fait, les dîners du Gardien.
La présence et le contact des Dieux du Bien avaient
adouci son caractère. Cela lui permit, dans les premiers temps,
de supporter au-delà du possible la solitude et les privations.
Cependant, n'étant plus soumis à l'influence apaisante,
les terribles instincts de la Bête refirent surface et, avec eux,
sa soif de sang frais. Mais, en ce lieu qu'elle ne pouvait quitter, où
trouver subsistance sinon dans les fruits chéris des Dieux, au
goût ferreux et amer du sang juste répandu ?
Quand le manque avait atteint l'intolérable, les
longs cris de douleurs étant restés sans réponse
aucune, le Gardien s'était décidé à mordre
un premier fruit défendu. Puis un autre. Un autre... et un autre
encore ! Le sang versé calma sa faim. En revanche, il signa la
destruction, dans un éclair d'agonie, d'un nombre effrayant d'âmes
pures.
Nulle part un tel massacre n'aurait pu passer inaperçu.
Encore moins dans ce monde-là, où les êtres vivants
n'avaient pas encore oublié de rêver. En un instant, la destruction
des âmes fut portée à la connaissance des Dieux Blancs.
Ils en partagèrent les douleurs d'agonie et éprouvèrent
de la tristesse de savoir ainsi ruinée une partie de l'oeuvre autrefois
tant admirée. Un Conseil extraordinaire fut décidé
en toute hâte. A peine un siècle plus tard, alors même
que le Gardien détruisait de nouvelles âmes dans le seul
but de subsister, les Dieux du Bien se réunirent pour débattre
du problème, perdant un instant leurs habitudes d'ordre et d'harmonie.
Poignardés par les massacres intolérables,
les Dieux des Sentiments Purs et de l'Amour éclataient en sanglots.
Les Dieux de l'Intelligence et du Savoir s'interrogeaient sur les motivations
de la terrible Bête, se souvenant vaguement qu'elle avait hurlé
de haine avant de passer à l'acte. Les Dieux de la Chasse et de
la Juste Rétribution criaient vengeance en brandissant leurs épées
et leurs arcs. Et au-dessus d'eux, sur son trône d'or et d'azur,
le plus grand et le moins connu d'entre eux, l'Unique et le Multiple contemplait
ses enfants, les yeux tristes. Puis sa main droite se leva et le silence
se fit.
Une simple question s'imposa alors aux esprits tourmentés
des Dieux Blancs : « Comment arrêter ceci ? »
Car nulle divinité n'était omnisciente en
ce monde.
Béats de stupeur devant tant de sagesse, chacun
prit le temps de la réflexion avant de répondre. Les Dieux
des Sentiments Purs et de l'Amour plaidèrent pour le pardon et
suggérèrent que le temps calmerait le terrible tempérament
de la Bête. Les Dieux de l'Intelligence et du Savoir s'excusèrent
en disant qu'ils n'avaient encore que trop peu d'informations pour conclure.
Les Dieux de la Chasse et de la Juste Rétribution préconisèrent
la mort de la créature, en laquelle ils voyaient un ennemi. Et
puisque, pendant ce temps, l'horrible Bête poursuivait ses ravages,
puisque la douleur des Dieux, malgré tous leurs pouvoirs, leur
était devenue intolérable, l'Etre Suprême fit pencher
la balance en faveur de l'exécution. Alors, le Dieu du Courage,
le plus fort après l'Unique, fut désigné pour aller
terrasser le monstre.
Le chemin jusqu'à l'orangeraie ne fut guère
long pour ce héros des Dieux Blancs. Car, et cela est vrai également
pour les divinités, on se désintéresse toujours plus
rapidement de ce qui nous est le plus proche, le plus coutumier.
Lorsque le Dieu du Courage approcha enfin des grilles,
la Bête l'attendait déjà.
Ce ne fut pas elle qui attaqua en premier : les Dieux
Sombres l'avaient créée pour qu'elle préserve l'Orangeraie
Sacrée au service des Dieux du Bien, non pour les en chasser. Mais
lorsque le Héros sortit son glaive et partit à l'assaut,
elle fut bien obligée de se défendre contre lui !
Le combat qui s'ensuivit est une légende à
lui seul et exigerait de nombreuses heures afin d'être correctement
raconté. Car la Bête avait une puissance telle que seul un
Dieu pouvait la détruire. Néanmoins, il suffit de savoir
qu'aucune créature ne pouvait résister longtemps à
la force d'un Dieu, et encore moins à celle du Dieu du Courage.
La Bête fut donc anéantie... mais pas le
Gardien.
En effet, sachant que leur créature ne pouvait
être invulnérable, les Sombres Dieux du Mal avaient prévu
un sortilège afin que le Jardin ne soit jamais privé de
protecteur. Ainsi, quiconque tuait le Gardien était condamné
à prendre alors, immédiatement, sa place. Avaient-ils, dans
leurs terribles esprits maléfiques, pressenti ce qu'il advint finalement
?
Le Dieu du Courage subit de plein fouet le sortilège
d'asservissement. Il devint le nouveau Gardien de l'Orangeraie Sacrée
et, sous l'influence du maléfice, rejoignit les légions
des Forces Sombres. Cette alliance contre-nature le précipita dans
la folie et, du fait de cette folie, il jugea les Dieux Blancs coupables
de sa déchéance, il leur voua toute sa haine et son ressentiment.
Emprisonné ainsi que l'avait été
le précédent Gardien, il ne trouva d'autre exutoire qu'en
détruisant, à son tour, les fruits sacrés. Car il
savait, au plus profond de son être, que seul l'Unique était
capable de le vaincre. Et cet adversaire-là ne se présenterait
jamais, préférant endurer la douleur que subir à
son tour l'enchantement des Dieux de Mal.
Depuis ce temps et chaque jour, des âmes pures meurent
au sein même de l'Orangeraie Sacrée des Dieux du Bien.
oOo