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ORANGES AMÈRES

par

Cédric LEDOUX

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Exercice de continuation de texte : « l'Orangeraie ».

 
     
   
   
 
   
 
 
Texte Intégral
 
   
 
 
« Nul ne devait pénétrer dans l'orangeraie sacrée, ni cueillir les précieux fruits, ni surtout les trancher. La légende disait qu'à l'intérieur de chaque écorce, étroitement blotties, nichaient deux âmes amoureuses. Deux âmes qui s'étaient trouvées, complétées. Et qui espéraient demeurer ainsi, dans la douceur et la béatitude, l'harmonie et la plénitude, jusqu'à la fin des temps. »
 
     
 
 
 
© GWA
 
     
 

Je marquai une pause et déglutis. Peu d’histoires me faisaient me sentir aussi… vieux. Malheureusement, c’était la préférée de Thomas et, ce soir encore, il m’avait supplié de la lui raconter.

J’avais cédé, comme à chaque fois. Curieux… Je ne pensais pas avoir jamais raconté d’histoire à son père… Il est vrai que j’avais, à l’époque, d’autres préoccupations.

Blotti sous la couette, le petit bonhomme s’impatientait visiblement.

« Et après, grand-père ? »

Je bus un verre d’eau et, me penchant vers les deux prunelles noisette qui me fixaient avec toute l’attention du monde, je continuai mon récit.

« L’Orangeraie était un lieu sacré, et tous le considéraient avec respect et dévotion. Ses murs étaient du plus beau verre et son plafond une somptueuse coupole de cristal. Ce n’était pas par hasard que l’on avait choisi ces matériaux — et particulièrement le cristal, bien connu pour ses qualités musicales : chaque nuit, les âmes entrelacées entonnaient un chant, et leur voix dépassait en pureté et en beauté celles des plus grandes cantatrices. C’était un chant de joies éternelles et de félicité, la promesse de bonheurs sans partage. Des hommes et des femmes, dont les cœurs s’étaient fanés à trop endurer le mauvais sort, venaient de cent lieues à la ronde pour entendre ce chant ; et l’on disait qu’ils repartaient guéris de leur mélancolie, les yeux brillants d’espoir.

« L’Orangeraie attirait tant de monde qu’un groupe d’édiles avait été chargé de surveiller ses abords, mais également de répondre aux questions des voyageurs et de collecter des dons. Car beaucoup, frappés par la beauté des lieux et la magnificence du chant, souhaitaient participer à l’entretien des lieux. 

— Et toi, tu collectais les sous, grand-père ?

— Oui, mon garçon. J’appartenais à ces édiles. Avec les années, ma tâche devint de plus en plus lourde, car les sommes que l’on nous donnait ne cessaient de croître. La renommée de notre Orangeraie s’étendait. Nous employions bien cet argent : notre terreau et notre eau étaient les meilleurs, et nous avions engagé trois jardiniers d’exception pour que toujours les orangers demeurent en bonne santé. Eux seuls, et notre chef, avaient le droit de pénétrer dans l’Orangeraie.

— Et ils n’étaient pas punis ?

— Oh ! Non… Il fallait que quelqu’un s’occupe des arbres, tu vois, et s’assure que tout allait bien.

— Et toi, tu n’entrais jamais ?

— Uniquement pour arrêter quelqu’un qui s’y était introduit. Comprends bien que l’Orangeraie était une chose très précieuse ; les maîtres du village craignaient que trop de visiteurs ne finissent par l’endommager. Certains, moins respectueux que d’autres, auraient sûrement essayé d’en voler les fruits. Cela arrivait régulièrement, d’ailleurs : il y avait toujours un étranger, chaque saison, pour franchir la limite… Attraper ces gens et leur administrer une juste punition — des coups de bâton, ou la prison si ce qu’ils avaient fait était très grave — faisait partie de mon métier. Et je dois dire que je m’en tirais bien.

« Tout allait pour le mieux, et je doute qu’aucun de nous ait prévu ce qui devait suivre.

« Cela commença avec l’ouverture d’un jardin aux pommes, dans une province voisine. Il ne s’agissait pas de pommes ordinaires : celles-ci avaient des propriétés magiques. Chacun de leurs pépins contenait un savoir précis. En mangeant l’un de ces fruits, on acquérait aussitôt mille et une connaissances nouvelles ! Les gens étaient fascinés. On vint de très loin pour acheter ces pommes à prix d’or. Et plus les gens venaient de loin, plus le prix augmentait ; et plus les pommes coûtaient cher, plus les gens venaient nombreux et de loin.

« Au début, l’ouverture de ce jardin ne nous inquiéta pas. Mais au cours des mois qui suivirent, nous remarquâmes que le nombre de visiteurs à l’Orangeraie diminuait peu à peu. Cela ne nous dérangeait pas vraiment : nous étions plutôt heureux de ce calme retrouvé, d’autant plus que nous avions encore largement assez de dons pour subvenir à nos besoins. Cependant, le bourgmestre ne partageait pas notre point de vue.

« C’est que, vois-tu, l’Orangeraie était devenue, avec les années, une source de profit considérable. Tous ces gens qui venaient la visiter s’arrêtaient souvent une ou deux nuits dans l’un des nombreux hôtels à proximité ; et ils se restauraient dans nos auberges, achetaient différents objets afin de garder un souvenir de leur passage. Tout cela avait contribué à enrichir considérablement le village. Aussi, quand le nombre de visiteurs diminua, notre maire et ses conseillers nous convoquèrent, nous qui étions en charge de l’Orangeraie. Et ils nous demandèrent de trouver une solution à ce reflux soudain.

« Notre chef était un homme intelligent et pragmatique. Il réfléchit assez longuement à la question et aboutit à cette conclusion : il fallait ouvrir l’Orangeraie et autoriser les visiteurs à déambuler parmi les arbres sacrées. Vois-tu, les gens sont toujours attirés par ce qu’ils ne peuvent obtenir, et notre trésor avait depuis toujours suscité une grande curiosité ; de nombreux poètes avaient loué la beauté des chants de nos oranges, et d’innombrables essayistes avaient imaginé ce qui se trouvait au delà des premières rangées d’arbres, là où nul ne pouvait voir.

« Aussi, dès que l’interdit fut levé, les gens se précipitèrent pour pénétrer dans l’Orangeraie. Ils accouraient, fascinés à l’idée de contempler de près ces arbres si longtemps inaccessibles. Nous vîmes la fréquentation de notre site repartir de plus belle. Le maire nous couvrit de louanges.

« Mais notre bonheur fut de courte durée ; un autre événement survint peu après, qui nous plongea tous dans l’embarras. A l’autre bout du pays fut découvert un noisetier magique. Celui qui l’avait trouvé racontait que chacun de ses fruits abritait l’âme d’un enfant à venir, et qu’il suffisait à une femme d’y goûter pour tomber enceinte dans la semaine qui suivait. Les couples malchanceux affluèrent… et l’année d’après, les nouvelles mamans comblées vinrent témoigner, devant une assistance médusée, de l’efficacité du procédé.

— Et les messieurs ?

— Pardon ?

— Si un monsieur mangeait une noisette, il faisait un bébé ? »

Je ne pus me retenir d’éclater de rire. C’était la première fois qu’il me posait pareille question !

« Je ne crois pas, mon petit. Je dois t’avouer que je n’y avais jamais songé ! Mais je suppose que dans ce cas, l’âme de l’enfant était transmise à la femme lorsqu’ils… quand… au cours des rapports… Bref !

« Comme tu peux t’en douter, les chants de nos oranges faisaient pâle figure, en regard de ce nouveau prodige… Nous autres édiles étions résignés à voir le nombre de visiteurs diminuer de nouveau. Mais notre maire ne l’entendait pas de cette oreille ! La période électorale approchait, il se devait de rassurer ses soutiens politiques. Il ordonna à notre chef de trouver une solution. Et c’est ce qu’il fit, encore une fois.

« On mit en vente les oranges.

« Beaucoup parmi nous voulurent crier au scandale mais les conseillers du maire nous firent taire. Il en allait de la prospérité du village et du bonheur de chacun de ses habitants, nous dirent-ils ! On installa des échoppes et on afficha les prix.

« On découvrit bien vite que les plus grosses oranges, celles qui avaient la plus belle voix, étaient aussi les plus juteuses. Peut-être parce que les deux âmes qu’elles abritaient partageaient un amour des plus purs, des plus intenses… Aussi on les vendit plus cher. Les clients se précipitèrent, persuadés que manger l’un de nos fruits leur assurerait une vie sentimentale épanouie. Pendant un temps, tout alla pour le mieux dans le meilleur des mondes. Le maire nous félicita.

« Puis les choses commencèrent à se dégrader. D’abord, les oranges se mirent à pousser moins nombreuses et moins belles. Les chants, la nuit, s’amoindrirent… Au bout d’un an, certains des arbres tombèrent malades. Nos jardiniers s’avérèrent incapables d’enrayer le mal et, en l’espace de quelques mois, notre Orangeraie dépérit. Les chants se turent pour de bon, les dernières oranges virèrent à l’aigre.

« Le coup final survint lorsqu’un nouvel arbre magique fut découvert, loin au nord : un séquoia dont le tronc recelait l’âme d’un vénérable sage particulièrement bavard. On découvrit bien des années plus tard qu’il s’agissait d’une imposture : le tronc était creux et le sage, un acteur professionnel. Le scandale qui s’ensuivit jeta le discrédit sur l’ensemble des arbres magiques. Ce qui n’avait guère plus d’importance pour nous : l’Orangeraie était depuis longtemps fermée, et on ne devait guère tarder à la raser. »

Je me tus. Thomas s’était profondément endormi, comme toujours.

Je regagnai sans bruit la cuisine et m’assis. Une poignée de minutes plus tard, une clef tourna dans la serrure.

« Salut, papa. Ça va ?

— Fatigué. Ne fais pas de bruit, Thomas vient de s’endormir… Ça s’est bien passé à l’usine ?

— Oh ! La routine, tu sais ce que c’est… Des oranges, toujours des oranges… Tiens : je t’ai rapporté une bouteille de jus. »

Je contemplai sans mot dire le réceptacle de plastique sous conditionnement stérilisé et son logo en forme d’amants entrelacés.

 

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