Feedric s'introduisit une fois encore dans la chaumière
de Jons, le célèbre mage des elfes de la montagne. Il venait
suivre sa nouvelle leçon de sorcellerie et c'était loin
d'être sa dernière car l'apprentissage des incantations,
nécessitant une concentration soutenue, semblait devoir durer éternellement.
L'instant présent relevait donc de l'habituelle voie, particulièrement
bien balisée, ayant pour nom Routine. Pourtant, une chose au moins
s'avérait inhabituelle, étrange, dérangeante : un
couteau terriblement aiguisé entamait très sérieusement
le cou du pauvre apprenti. Et, tenant le manche de cette arme pour le
moins menaçante, un être ignoble se tenait derrière
l'elfe et le contraignait à avancer.
« Que fais-tu là, maudit troll ? » hurla
le grand Jons en se levant d'un coup.
Comme le sorcier approchait en grondant, le troll resserra
son emprise sur la gorge de l'infortuné étudiant.
« Reste où tu es, pitoyable charlatan, ou j'égorge
ton élève. Ensuite, je ne manquerai pas de m'occuper de
toi. Et crois-moi, je me ferais un plaisir de dévorer ta chair
de vieillard, même si elle est un brin racornie ! »
Quelque peu refroidi, Jons s'immobilisa et attendit. Malgré
toute sa science, il ne savait que faire. Le monstre était trop
près du jeune elfe pour qu'il puisse se permettre de prendre le
moindre risque.
« Puisque tu le demandes si gentiment, continua le
troll, je vais te dire ce qui m'amène. Je suis venu faire appel
au seul talent utile que tu possèdes. C'est vrai qu'il s'agit d'un
talent bien dérisoire mais, comme je le dis toujours, faut pas
gâcher ! Et donc je veux, j'exige que tu me jètes un sort
qui me rendra, moi Guirouk, encore plus laid et plus méchant selon
les critères de ta race. »
Jons réfléchit quelques secondes avant d'acquiescer
d'un signe de tête. Quel autre choix s'offrait à lui, s'il
voulait que son petit Feedric demeure entier ? Alors, le mage s'exécuta,
ce qui se traduisit par une transe quelque peu agitée.
Soudain, un bruit métallique résonna. Guirouk
avait laissé tomber au sol son arme impressionnante et se ruait
hors de la hutte en galopant.
Bouche bée et encore sous le choc, Feedric demeura
d'abord sans réaction. Puis vint le temps de la réflexion
et, au terme de celle-ci, voyant que son mentor pavoisait, il parvint
finalement à prendre la parole.
« Qu'avez-vous fait, maître, pour qu'il parte
de la sorte ? L'avez-vous vraiment rendu plus méchant ?
— Mais non, mon petit, fort heureusement, le rassura
Jons de sa voix la plus paternelle. Le trouvais-tu donc si sympathique
pour penser que je sois capable d'accroître son côté
détestable ? Non, en réalité, je l'ai rendu…
Tu n'en reviendras jamais ! Je l'ai donc rendu a-mou-reux !
— Amoureux ? »
Feedric n'en revenait pas, en effet. Un troll pouvait-il
réellement éprouver des sentiments amoureux ? Si c'était
le cas, Jons s'avérait vraiment être un maître parmi
les maîtres de son art. Visualisant avec le sourire cet horrible
Guirouk courant dans les environs à la recherche du grand amour,
Feedric frissonna soudain en se souvenant de la petite elfine qu'il aimait
tant ; celle qui, en ce moment même, était prisonnière
d'un horrible ogre-tigre mais qu'il espérait délivrer très
bientôt à l'aide de ses jeunes pouvoirs magiques.
« Et si, se dit-il avec inquiétude, ce troll
enchanté tombait par malheur sur ma chère Lysandrelle ! »
Fin de la leçon de méchanceté.
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