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LA MALEDICTION DU GARDIEN

par

Lucie CHENU

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Exercice de continuation de texte : « l'Orangeraie ». Vous pouvez télécharger librement une version PDF de La Malédiction du Gardien dans la Boutique du site.

 
     
   
   
 
   
 
 
Texte Intégral
 
   
 
 
Nul ne devait pénétrer dans l'orangeraie sacrée, ni cueillir les précieux fruits, ni surtout les trancher. La légende disait qu'à l'intérieur de chaque écorce, étroitement blotties, nichaient deux âmes amoureuses. Deux âmes qui s'étaient trouvées, complétées. Et qui espéraient demeurer ainsi, dans la douceur et la béatitude, l'harmonie et la plénitude, jusqu'à la fin des temps.
 
       
 
 
 
©Alain Valet
 
       
 

Mais l’on pouvait se promener dans le jardin qui entourait l’orangeraie* sacrée, dans le parc magnifique dessiné par un grand paysagiste dont le nom n’est pas parvenu jusqu’à nous.

Du palais en ruine, on gagnait le Bosquet d’Ésope où d’antiques places et fontaines narraient contes et fabliaux, puis on contournait la vieille herboiserie** où les anciens préparaient les remèdes dont ils avaient le secret. Alors, on pouvait admirer l’orangeraie sacrée, de l’extérieur uniquement. Avec un peu de chance, le tourbillon du Temps permettait au spectateur d’admirer une scène située des millénaires en arrière et restée célèbre dans les mémoires, comme la rencontre historique entre le grand roi Mitterrand Soleil et le délégué des Planètes Unies après son premier atterrissage sur la Terre, ou les parties de colin-maillard entre Marie-Antoinette et les Philosophes Révolutionnaires.

La plupart du temps, bien sûr, on ne voyait rien. Rien que les arbres alignés dans leurs pots en bois précieux, leur feuillage d’un vert éclatant et leurs fruits couleur de flamme. On ne discernait aucun jardinier ; les arbres semblaient veiller sur eux-mêmes. On savait, toutefois, que l’orangeraie sacrée était surveillée – n’y avait-il pas des caméras pour repérer les faits et gestes des touristes venus de la galaxie entière admirer le palais et le parc ? – mais on n’y apercevait jamais ni Humain ni Désidéen.

***

Ce jour-là, il faisait très chaud. Les vendeurs à la sauvette de sorbets et jus de fruits de synthèse faisaient fortune, contrairement aux marchands de rasouabs frits et de beignets. Même les Désidéens, d’ordinaire si dignes, laissaient de temps en temps échapper quelques halètements qui leur tenaient lieu de sueur. Bah ! La foule endurait volontiers la canicule pour avoir l’immense privilège de visiter le parc le plus célèbre de la Terre. Les groupes disciplinés suivaient les guides qui s’entrecroisaient en s’interpellant dans une bonne cinquantaine de langues et de gestes. Chacun, bien sûr, racontait l’Histoire à sa façon. C’est ainsi qu’une Vénusienne ondulante mimait la supplique de Marie-Antoinette pour que fût offert, au Cardinal de Rohan, le Grand Collier de France. Les guides Rohanniens, quant à eux, chantaient l’hymne des Planètes Unies : la Marseillaise.

À l’écart, une enfant, un instant échappée à la bienveillante surveillance de ses parents, observait une scène qui l’intriguait fort : un diablotin de Mel’houeb et un crobot de Mar’Hinah jouant à la balle.

Ce n’était pas tant le fait qu’ils jouent à la balle qui intriguait Sophie, c’était qu’ils jouent ensemble. Chacun savait que les diablotins de Mel’houeb et les crobots de Mar’Hinah ne s’entendaient guère. Sophie avait un crobot, un véritable amour. Joueur, câlin, il était le compagnon rêvé des enfants. Elle aurait aimé avoir aussi un de ces diablotins qu’elle admirait pour leur grâce et leur indépendance, mais ses parents lui avaient expliqué que ses compagnons risquaient de se haïr et de se disputer à longueur de journée ; aussi Sophie, raisonnable, s’était-elle inclinée. Elle ne souhaitait pas rendre malheureux son crobot. Elle continuait donc à rêver en admirant de loin les diablotins.

À cause de cet amour qu’elle vouait aux uns et aux autres, Sophie s’était éloignée de sa famille et avait suivi le couple qui jouait à la balle. Ils étaient habiles, se faisaient des passes en se glissant dans les buissons du Bosquet d’Ésope et en se faufilant entre les Humains et les Désidéens. Leur ballon, de couleur vive, roulait de ci, de là, tournait à droite puis à gauche, glissait dans les ruisseaux et remontait les vallons miniatures qui parsemaient le Bosquet, accompagnée avec force cris par le crobot et le diablotin, eux-mêmes toujours suivis par Sophie.

Ils contournèrent ainsi l’herboiserie et arrivèrent devant l’orangeraie sacrée. L’air semblait y être plus vif, plus coloré. La balle des animaux, couleur soleil couchant, continuait de rouler vers les rangées de pots. Sophie pensait qu’elle allait s’arrêter, ou changer de direction, mais il n’en fut rien. Le diablotin bondissait à ses côtés, le crobot sur ses talons. Sophie crut qu’ils allaient bloquer la balle, ou tout au moins la laisser filer, mais ils étaient tous deux tellement absorbés par leur jeu qu’ils ne se souciaient guère des interdits. Sophie était persuadée que quelqu’un allait leur dire de s’en aller – un homme en uniforme de gardien comme il y en avait tant dans le parc, ou un Désidéen éthéré, dont les couleurs sombres auraient signifié la colère – mais personne ne venait. Il lui fallait réagir, faire quelque chose pour les empêcher de passer. Elle fonça pour les retenir… et franchit, en même temps qu’eux, la limite.

Elle s’en rendit compte aussitôt et voulut rebrousser chemin. Elle avait coincé le crobot sous son bras gauche et tenait fermement le diablotin de sa main droite. Heureusement, ils ne se débattaient ni l’un ni l’autre. Mais quand elle se retourna, Sophie ne vit plus l’herboiserie pourtant toute proche. Il n’y avait autour d’elle que des arbres en pots et des statues.

Il y avait aussi une rose.

Elle se tenait cambrée, en arrière, comme une danseuse de flamenco, inclinant son long cou vers la lumière. Son cœur était encore en bouton – un bouton allongé, à l’extrémité entrouverte comme des lèvres prêtes pour le baiser. Ses pétales extérieurs s’écartaient délicatement, surtout vers la droite. La fleur était reliée à une tige gracile par des sépales verts, recourbés et griffus. De la tige, enfoncée dans un terreau noir et friable empoté de faïence, partaient deux ramifications qui menaient aux feuilles couleur d’émeraude. Les pétales, d’un blanc nacré ourlé du plus pur rose de Tyr, semblaient frémir. Un autre bouton, vert et pointu, encore enfermé dans ses sépales, se tenait derrière sa sœur, prêt à prendre la relève quand besoin serait.

La rose était si belle, elle semblait si vivante, que Sophie ne pouvait croire qu’elle fût de plastiglass ou même de porcelaine. Les statues, elles, étaient sculptées dans divers matériaux. Voisinaient ainsi le marbre le plus pur et la glaise éternellement humide, l’ébène le plus sombre et le diamant étincelant de mille feux. Étrangement, les modèles arboraient tous la même expression. Quelles que soient leur race ou leur espèce, leur planète d’origine ou leur code génétique, tous les visages reflétaient la surprise et la peur.

Le temps de quelques battements de cœur, Sophie connut la même surprise et la même peur. Mais était-ce le ronronnement apaisant du diablotin qui s’était niché au creux de son cou ou bien la toilette consciencieuse que lui faisait le crobot, occupé à lui lécher la joue ? Toujours est-il qu’elle se sentit rassurée. Elle caressa les deux animaux, s’obligea à respirer calmement et profondément, et commença à déambuler entre les statues. Plus elle les contemplait, plus il lui semblait incroyable que ces statues ne fussent que de simples effigies. Il émanait d’elles une aura de tristesse et d’espoir mêlés à laquelle elle était extrêmement sensible.

En errant ainsi, elle prit peu à peu conscience de deux choses. Tout d’abord, il lui fallait trouver un moyen de quitter l’orangeraie car ses parents n’allaient pas tarder à la chercher. Ensuite, aussi curieux que cela puisse paraître, Sophie n’était absolument pas inquiète. Elle se sentait même exaltée par l’étrangeté de sa situation et par la beauté qui l’environnait. Elle se demandait si les visiteurs extérieurs pouvaient la voir, elle. Si un gardien allait venir la gronder.

Elle fit demi-tour et revint sur ses pas. En arrivant près du point où elle avait pénétré ce monde, elle se pencha pour humer l’odeur de la rose. La fragrance enivrante de la fleur lui brouilla les sens. Elle secoua la tête, pour s’éclaircir les idées. Elle s’apprêtait à dépasser la rose pour s’enfoncer plus avant dans le territoire de l’orangeraie quand une voix résonna.

« Si j’étais toi, je ne ferais pas ça. »

Sophie se retourna de tous côtés, cherchant d’où venait la voix. Mais elle ne voyait personne et se demandait si elle n’avait pas rêvé.

« Qui êtes-vous ? Qui a parlé ? » questionna-t-elle, le cœur battant.

Sophie commençait à avoir vraiment peur. Devenait-elle folle ? Ni le crobot ni le diablotin n’avaient réagi à la voix. Il n’y avait personne. Pour s’en assurer, elle courut vers les statues, cherchant à droite et à gauche un farceur qui aurait pu se cacher là. Mais nul ne s’était dissimulé derrière les statues ; d’ailleurs, la voix ne provenait pas de là. En fait, d’où provenait-elle, exactement ?

Elle revint à pas lents vers la rose, caressa d’un doigt léger les pétales ouvragés en murmurant :

« Tu es si belle !

— C’est gentil. »

Sophie sursauta. Cette fois-ci, il n’y avait aucun doute possible : quelqu’un avait parlé ! Et Sophie en aurait le cœur net. Elle appela, d’une voix qui s’efforçait d’être forte mais où perçait l’appréhension.

« Maintenant, ça suffit. Montrez-vous et dîtes-moi ce que vous voulez !

— Je suis là. Tu me parles et tu me vois.

— Mais… Je ne vous vois pas.

— Mais si. Regarde bien. À tes pieds. »

Sophie abaissa le regard et vit la rose, qui semblait la contempler en s’étirant d’un air narquois. D’un air narquois ? Une rose ?

« Enfin, tu as trouvé, dit la fleur.

— Mais… les roses ne parlent pas, fut tout ce que Sophie trouva à répondre.

— En effet, les roses ne parlent pas », répliqua la rose, sur un ton vexé. « C’est pourquoi je ne te parle pas. Je te pense.

— Vous me quoi ?

— Je te pense. Je pense et t’envoie mes pensées par l’esprit, comprends-tu ?

— Je crois, oui. Vous voulez dire que vous êtes télépathe ? s’enquit Sophie qui avait lu beaucoup d’histoires de mutants.

— Si tu veux. Je préfère dire que je suis une penseuse.

— Une penseuse, répéta Sophie, songeuse.

— Oui, une penseuse. Et toi, qu’es-tu donc ? »

À ces mots, Sophie se remémora la situation étrange dans laquelle elle se trouvait, et la crainte, qui commençait à poindre dans son cœur, qu’elle ne puisse rentrer chez elle et retrouver les siens. Elle raconta à la rose les circonstances de son arrivée et apprit bientôt, de sa nouvelle amie, que bon nombre d’imprudents s’étaient, avant elle, égarés en ce lieu.

« Mais alors, demanda Sophie, que sont-ils devenus ?

— Ils ont eu le tort d’enfreindre les tabous, répondit la rose.

— Les tabous ? Qu’est-ce que c’est ?

— Un tabou est un interdit sacré. Le tabou de ce lieu concerne les orangers.

— Je connais l’interdiction d’entrer dans l’orangeraie, se défendit Sophie. C’est pour cela que je voulais empêcher le crobot et le diablotin d’y entrer.

— En voulant les sauver, tu t’es perdue, conclut la rose. Et maintenant, pour regagner ton univers, il n’y a qu’une seule solution. Tu dois lever la Malédiction du Gardien.

— La Malédiction du Gardien ? Qu’est-ce donc ? Et qui est le Gardien ?

— Tout ce que je puis te révéler est une énigme. Si tu sais la résoudre et si tu accomplis ce qui t’est demandé, non seulement tu seras sauvée mais, avec toi, tous ces malheureux empêtrés dans leurs époques, englués dans le Temps. »

À ces mots, Sophie comprit que son intuition était juste et que les statues si émouvantes n’étaient pas des portraits mais les visiteurs perdus dans l’orangeraie. Il lui fallait à tout prix résoudre l’énigme.

« Je t’écoute, Belle Rose, que dit l’énigme ?

— L’énigme dit ceci :

Le Gardien sans armes
Va perdre son âme
Si le Questeur aimant
Ne lui offre sa vie.
Sans ses pics ravis
Le Gardien ne peut boire.
Lors, son seul espoir
De lumière, de couleur,
Est l’amour du Questeur.
De nobles amants
Se déchireront
Et d’autres mourront
Tourbillon du Temps
À jamais figé

— C’est ça, l’énigme ? demanda Sophie, incrédule.

— C’est ça. Elle est belle, n’est-ce pas ?

— Belle, je ne dis pas… Mais ça ne ressemble pas à une énigme.

— Pourquoi dis-tu cela ? demanda la rose, vexée.

— Tout d’abord, il n’y a pas de question. Ensuite, qui sont le Gardien et le Questeur ?

— Voilà la question. Tu dois comprendre l’énigme pour la résoudre. »

***

Sophie resta songeuse un long moment. Elle avait lâché le crobot et le diablotin qui s’étaient installés confortablement pour faire la sieste à ses pieds. Elle s’assit à côté d’eux, entoura ses jambes de ses bras et posa le menton sur ses genoux. Elle regardait la rose et se repassait comme une bande les mots de l’énigme.

« Hum, voyons, murmura-t-elle, le Gardien est celui qui interdit le passage, celui qui empêche de pénétrer dans l’orangeraie. Il a perdu ses armes. Donc, je peux passer. Mais le Questeur va lui rendre ses armes… Ou plutôt, non. Il va lui donner la vie. Mais comment peut-on donner la vie ? Le Questeur est-il la mère du Gardien ? Qu’en penses-tu, Belle Rose ?

— Je ne puis rien te dire de plus, Sophie. Entends, vois, pense à l’énigme et tu sauras. »

La voix de la rose semblait fatiguée, comme si l’effort qu’elle fournissait pour parler en esprit l’épuisait. Sophie leva la tête, inquiète, et constata qu’en effet, la fleur avait pâli. Sa belle couleur d’aube tournait à l’ivoire vieilli, comme ces reproductions de statuettes antiques que Sophie avait eu l’occasion de voir au Muséum des Hologrammes. Cessant un moment de s’inquiéter de l’énigme, elle demanda :

« Tu sembles fatiguée, Rose. As-tu soif ? Veux-tu que je t’arrose ?

— Merci, enfant. Tu peux me donner un peu d’eau de ce baquet, là-bas. Il y a un arrosoir à côté. »

Sophie se leva et aller puiser de l’eau pour la rose. En l’entendant s’éloigner, les deux animaux se levèrent et vinrent s’asseoir près du baquet, langue pendante et regard expressif. Sophie arrosa la rose et lui demanda la permission d’utiliser un peu de son eau pour elle et les animaux. Dès qu’elle se fut désaltérée, une idée lui vint :

« Le Gardien ne peut boire ! C’est toi, le Gardien, n’est-ce pas ?

— C’est ce que tu penses, continue, souffla la rose.

— Tu es le Gardien et tu ne peux boire… que sont tes pics ? Des jardiniers ? Des nuages ? Je ne comprends pas. Et si tu es le Gardien, qui est le Questeur ?

— Oh, je vois, ajouta-t-elle, après avoir de nouveau observé la rose. Le Questeur, c’est moi. Mais alors, c’était ça, il suffisait que je te donne à boire ?

— Hélas ! »

La rose avait redressé la tête mais elle semblait à Sophie de plus en plus pâle. L’eau n’était visiblement pas la solution de l’énigme. C’eut été trop simple. Et puis, la rose avait pu dire à Sophie que de l’eau se trouvait dans le baquet, alors qu’elle ne pouvait pas lui donner la solution de l’énigme. C’était donc qu’il y avait autre chose à trouver. Quelque chose qui redonnerait à la rose la lumière et la couleur.

Qu’est-ce qui donnait la couleur à une fleur ? Le soleil ? Il brillait avec éclat, les feuilles de la rose luisaient d’un vert étincelant, sa tige était…

C’était ça ! La tige aurait dû être hérissée d’épines mais elle était lisse, comme la peau du diablotin que Sophie caressait distraitement.

« Rose ! Tu n’as pas d’épines ! Comment cela se fait-il ? »

La rose ne répondit pas. Il sembla à Sophie qu’elle s’était assoupie, comme un vieillard qui s’endort devant la tri-vi. Pourtant, elle n’était encore qu’en bouton. Elle ne devait pas être si vieille. Quoique… Le temps s’écoulait de façon si étrange, si différente, dans l’orangeraie, que la rose pouvait bien être Gardien depuis des milliers d’années, pour ce qu’en savait Sophie. Il lui fallait absolument résoudre l’énigme au plus vite.

Elle reprit son monologue.

« Tu n’as pas d’épines et tu es le Gardien. Donc, les épines que tu n’as pas sont tes armes. Si tu les avais, tu m’empêcherais de passer et tu ne pâlirais pas. On voit de moins en moins le rouge qui dessinait tes pétales. Tu me fais penser à ce vieux film sur les vampires que j’ai vu à la tri-vi la semaine dernière… »

Sophie s’interrompit brusquement. L’inquiétude qu’elle ressentait se muait en frayeur. La rose était un vampire ! À l’aide de ses épines, elle buvait le sang de ceux qui s’aventuraient dans l’orangeraie. Et maintenant qu’elle était privée de ses armes, qu’elle ne pouvait plus boire le sang, elle pâlissait et mourait. Le tourbillon du Temps était figé et les visiteurs, s’ils n’étaient pas tués par la rose, restaient à jamais pétrifiés. Peut-être était-ce mieux ainsi, d’ailleurs. Pourquoi ne pas laisser la rose inoffensive ? Pourquoi Sophie devrait-elle l’abreuver de son sang ?

Sophie sentait croître en elle une profonde angoisse. Son cœur se déchirait. Elle ne souhaitait rien tant qu’être loin de tout ça, de cette orangeraie maudite. Car elle était maudite et non pas sacrée ! Que disait la prophétie, déjà ? La Malédiction du Gardien. Sophie aurait voulu s’éloigner de ce Gardien qu’elle s’était mise à abhorrer mais le crobot, installé sur ses genoux, dormait profondément et elle répugnait à le déranger. Qu’un être, au moins, soit heureux en ce lieu, représentait le dernier bonheur de Sophie. Mais, que deviendraient le crobot et le diablotin quand elle aurait été statufiée ? Comment repartiraient-ils ? Valait-il mieux donner son sang à la rose ? Oui, n’est-ce pas. Que ses amis, au moins, puissent vivre, courir et jouer. Un crobot et un diablotin jouant ensemble, c’était une telle joie !

En Sophie, le bonheur d’aimer se substituait à la crainte. Même la rose ne lui paraissait plus haïssable, à présent. Pauvre rose, pauvre Gardien. Ce n’était pas sa faute si sa nature lui ordonnait de boire le sang. Et puis, qui sait, peut-être quelques gouttes suffiraient-elles ? Peut-être le Gardien n’était-il pas un vampire mortel ?

Luttant contre la paralysie qui la gagnait peu à peu, Sophie se rapprocha de la rose, à présent d’un blanc parfait. Elle sortit de sa poche son petit canif, entailla son poignet et laissa s’égoutter son sang au-dessus de la rose. Elle attendit longuement, mais rien ne semblait se passer. S’était-elle trompée dans l’interprétation de l’énigme ? Que pouvait-elle faire d’autre ?

Elle aperçut du coin de l’œil le diablotin qui faisait rouler sa balle vers elle. Non, ce n’était pas la balle, c’était une orange. Que disait l’interdit, déjà ? Nul ne devait pénétrer dans l'orangeraie sacrée, ni cueillir les précieux fruits, ni surtout les trancher. Hum ! Sophie était déjà entrée dans le territoire, elle pouvait bien ramasser une orange. Elle se leva, rejoignit les animaux qui jouaient avec le fruit. Ils en avaient écorché la peau granuleuse. Du jus suintait. Un jus épais, d’un rouge profond. Ce n’était pas le jus d’une orange ordinaire…

Du sang ! C’était du sang ! Ce devait être le sang dont se nourrissait la rose !

Sophie ramassa l’orange et se hâta vers la fleur dont la mine faisait peine à voir. D’un geste vif, elle trancha le fruit sacré. Sous ses yeux émerveillés, la rose but le jus sanguin de l’orange. Les pétales rosirent, rougirent. La fleur s’épanouit. Son parfum se fit plus fort, plus entêtant. Elle grandit, des épines acérées crevèrent la peau si lisse de sa tige, les rameaux supportant les feuilles s’allongèrent et s’épanouirent en deux bras levés. La fleur s’était ouverte au point de laisser entrevoir un visage aux yeux encore clos. Quand ceux-ci s’ouvrirent, Sophie se sentit transportée à travers le temps et l’espace. Elle vit le visage du Gardien qui lui souriait.

« Merci, enfant ! Merci, Questeur aimant qui as su dépasser ta peur pour venir en aide à tes amis. Sache que grâce à toi, les âmes des crobots et des diablotins seront à jamais réunies, amoureusement nichées au cœur d’une de mes oranges, comme le sont déjà les âmes du peuple humain et du peuple désidéen, et d’autres encore.

— Je ne comprends pas. J’ai fait tout ce qui était interdit et tu me remercies.

— Tu as enfreint tous les tabous de ce lieu mais, ce que tu as fait, tu l’as fait par amour pour le crobot de Mar’Hinah et le diablotin de Mel’houeb, et par compassion pour une fleur. Tu n’as pas tranché l’orange dans le but de t’approprier le nectar divin, aussi as-tu permis à ma magie de réparer l’entente entre crobots et diablotins. Leur amour avait été blessé, comme l’écorce de cette orange.

— Alors, les crobots et les diablotins seront amis, maintenant ?

— Pour toujours et à jamais. Adieu, mon enfant. Tu es arrivée dans ton univers, à présent.

— Adieu, Belle Rose », murmura Sophie.

Elle se retrouva à la lisière du bosquet d’Ésope, sans le crobot ni le diablotin. Elle gardait en son cœur leur souvenir et celui de la Rose, comme si elle avait été un oranger sacré, et peut-être était-ce ce qu’elle était ? Un nichoir où gîtaient les âmes heureuses, un Gardien de l’amour autour d’elle…

Elle savait seulement que maintenant, plus rien ne s’opposait à ce qu’elle ait un diablotin qui pourrait être ami avec son crobot.

Et comme elle n’était, après tout, qu’une petite fille, c’était là tout ce qui l’intéressait.

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* Orangeraie signifie normalement : plantation d’orangers en pleine terre. Dans ce sens, il est synonyme d’orangerie dans on emploi vieilli. Orangerie est plutôt réservé au bâtiment fermé où l’on range les orangers en pots durant l’hiver, ainsi qu’à la partie du jardin où ils sont exposés en été. Toutefois, le texte se situant dans le futur, l’auteur a imaginé que le terme orangeraie avait pu évoluer et devenir parfait synonyme de tous les sens d’orangerie.

** Synonyme rare d’herboristerie.

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