Ah ! tu es là ? Pas encore couché, à
ce que je vois... Veux-tu une histoire avant d'aller dormir ?
As-tu déjà entendu parler de Koffang ? Non ? Tu es peut-être
encore un peu jeune mais je ne doute pas que, tôt ou tard, son nom
parvienne à tes oreilles. Surtout si tu continues ton chemin sur
les routes de la gourmandise ! Et… cesse donc d'essayer de cacher
cette miche de pain dans ton dos !
Sache au moins que ce nom est celui d'un des plus
grands cuisiniers de notre ère, et qu'aujourd'hui encore, nombreux
sont ceux qui utilisent ses recettes. Mais avant d'être une personne
aussi célèbre, il fut un enfant tout comme toi, et c'est
un peu de son enfance que je vais te raconter...
oOo
Un petit village anodin et paisible. A-t-il seulement
un nom ? L'histoire ne l'a pas retenu. Une petite auberge sur le bord
d'une route, comme il en existe tant d'autres, avec son propriétaire
sympathique, du moins tant que vous commandez davantage de boissons. Auprès
des fourneaux, ou pour s'occuper des chambres, il y a son frère
et la fille de celui-ci. Puis vient l'anonyme, celui auquel on ne prête
guère d'attention : un petit garçon dont les parents ont
établi que son destin serait celui d'un aubergiste.
Dur apprentissage que d'effectuer les tâches ingrates
qu'aucun n'aurait envie d'accomplir. Parfois, bien sûr, il aide
en cuisine, activité ô combien plus prestigieuse mais guère
plus exaltante. Ecraser en purée les céréales, préparer
les légumes ou enfiler un animal sur une broche ne font pas vibrer
le jeune garçon. Mais lui appartient-il de contester les choix
que d'autres ont fait pour lui ? Tout juste se console-t-il en mangeant
quelques restes de choix quand des voyageurs peu affamés en laissent
dans leur écuelle.
oOo
Tu vois qu'il s'agit là de curieux débuts
pour un personnage aussi illustre : l'ennui, le quotidien, et aucun de
ces signes que les contes prêtent aux enfances des héros.
Mais c'est aussi que Koffang n'en est pas un et, quand bien même
sa vie fut prestigieuse, on ne peut la qualifier de légendaire.
Quoi donc ? Mais oui… Ne sois pas si impatient
! Je continue mon histoire...
oOo
Un matin quelconque se levait sur l'auberge et, déjà,
le personnel s'affairait aux tâches courantes, avec un entrain grandement
dépendant du niveau d'éveil de chacun. L'enfant s'était
difficilement extirpé de sa couche, aussi ses corvées lui
prirent-elles un peu plus de temps que d'habitude : laver le sol de la
cuisine, vider les cendres de l'âtre principal…
Dans la salle de l'auberge, un curieux visiteur fit son
entrée. Le soleil était encore à parcourir les heures
matines et la mijour demeurait loin. Le voyageur, vêtu d'étoffe
sombre, vint s'asseoir à l'une des trois tables. L'aubergiste s'approcha
de lui pour prendre sa commande. L'homme attablé désirait
manger. « Un vrai repas », précisa-t-il. L'aubergiste expliqua
d'un ton conciliant que l'heure du déjeuner était encore
trop éloignée, qu'aucune viande en broche n'était
prête. Le voyageur répliqua qu'il souhaitait déguster
un plat amplement plus raffiné qu'une simple viande grillée.
Il mit alors ses pieds sur la table, présentant négligemment,
mais à dessin, la lame d'une épée à la lumière
du jour.
« Comprenez, messire, que je ne suis pas grand
cuisinier ! Je n'ai pas l'habitude de servir d'aussi illustres voyageurs
que vous. Je connais tout juste quelques recettes de brouets sortant un
peu de l'ordinaire, mais je n'ai rien qui puisse faire office de repas
de fête.
— Il m'importe peu ! D'ici trois heures, j'exige qu'un
mets raffiné me soit servi. Et si ce mets ne me convient pas, celui
qui l'aura préparé périra sous mon épée.
— Mais, messire...
— Il suffit ! N'ai-je pas été clair ? »
L'aubergiste n'insista pas et se précipita vers
sa cuisine. La sueur perlait à son front. Pouvait-il fuir ? Assurément
non : l'auberge était sa seule richesse, et il n'aurait pu évacuer
sa famille suffisamment vite pour échapper à la folie sanguinaire
de ce triste visiteur.
Un ronflement vint interrompre le fil de ses pensées.
Son petit apprenti somnolait sur un tabouret, un seau d'eau posé
à ses côtés, témoin de sa corvée inachevée.
Méritait-il seulement ce nom d'apprenti, vu le peu d'attention
que lui accordait l'aubergiste ?
Alors résonna de nouveau, aux oreilles de l'homme,
la menace du sinistre client. Celui qui l'aura préparé...
L'idée n'était pas noble, mais l'on préfère
sacrifier la vie d'un autre plutôt que la sienne ou celle d'un membre
de sa famille. L'enfant se réveilla instantanément sous
les secousses infligées par son maître.
« Petit... Tu vois cette cuisine
? Pendant trois heures, tu pourras y faire ce que tu souhaites, comme
tu le souhaites. Mais il faut, une fois ce temps écoulé,
que tu aies préparé un plat Puis tu le serviras à
l'homme en habits sombres qui est assis à la table principale. »
Le jeune apprenti fixait l'adulte sans bien comprendre
la pleine signification de ses paroles. Ce regard suscita un brin de remords
chez l'aubergiste.
« Petit, sache que si ton plat ne lui plaît
pas, cet homme te tuera. »
Le silence se fit lourd.
« Tu m'as déjà vu faire la cuisine.
Tu t'en sortiras, j'en suis sûr... Dans trois heures, souviens-toi ! »
Du haut de ses onze ans, l'enfant tentait de décortiquer
tout ce que lui avait dit son maître. L'élément le
plus clair était sa mise à mort en cas d'échec, et
cette idée l'effrayait terriblement. Il avait déjà
vu quelques personnes rendre leur souffle sous l'effet d'une maladie,
ou d'une plaie, et la douleur exprimée l'avait toujours marqué.
A présent, il se trouvait seul, sous la menace d'une mort difficilement
évitable, dans une cuisine assurément trop grande pour lui.
Avec quelques ustensiles, dont il soupçonnait à peine l'utilisation,
accrochés aux murs… et deux petits fourneaux, qu'il avait
lui-même allumés une heure auparavant.
oOo
Je dois t'avouer qu'à sa place j'aurais sûrement
paniqué et tenté de fuir, tout comme toi. Peux-tu imaginer
pareille situation ? Je ne crois pas car même moi, en te racontant
ceci, je ne saurais dire ce qu'il se passa vraiment dans la tête
de ce garçon.
oOo
Etourdi sous le coup d'émotions contradictoires,
l'enfant resta immobile presque une heure, à contempler la cuisine
autour de lui. Puis méthodiquement, quasiment en transes, il prit
toutes les denrées se trouvant à sa portée et les
étala sur la table. Mu par un curieux instinct, il les alignait
avec ordre. Et lorsqu'il en eut terminé, une étrange sensation
lui monta à la poitrine.
Un flot d'images s'imposait à son esprit. Là
où, l'instant d'avant, il ne voyait que simples victuailles, il
lui semblait à présent que s'étalaient sous ses yeux
de multiples pièces à assembler entre elles : des saveurs,
bien sûr, mais aussi des formes, des couleurs... Il reconnaissait
tel aliment qu'il affectionnait pour sa douceur et il l'associait, par
un mouvement de son esprit, à un autre dont le caractère
poivré lui semblait complémentaire. S'il avait su ce qu'était
la musique, ou la peinture, nul doute qu'il aurait vu tout ce qu'il avait
rassemblé devant lui comme une gamme de notes à ordonner,
ou une palette de couleurs dont les harmonies se présentaient naturellement
à lui.
Saisi par l'inspiration, il commença à préparer
un plat, selon ce que lui dictaient son cœur et les souvenirs de
sa bouche gourmande. Il prit quelques morceau de buffle cuits la veille
et les jeta dans une petite marmite, avec à peine un fond d'eau.
Après quelques minutes de cuisson, il ajouta un oignon tranché
en fines lamelles, puis quelques herbes. Laissant mijoter le tout, il
prit quelques fruits qu'il coupa en dés, rajoutant une variété
de tubercules préparés de la même façon. Il
assaisonna le tout dans des tons suaves et amers, propices à souligner
le goût de la bière, délicieuse boisson qu'il avait
déjà pu lamper en cachette. Voyant que sa viande mettrait
encore un peu de temps avant d'acquérir le parfum qu'il espérait,
l'enfant improvisa même, à l'aide d'un peu de lait, d'œufs
et de miel, une crème si douce qu'elle se serait trouvée
digne de figurer à la table d'un roi.
Son ragoût de buffle aux oignons achevé,
celui qui s'appellerait bientôt Koffang se préparait à
confectionner un quatrième plat… lorsqu'une injonction provenant
de la salle principale le fit sursauter. Il prit conscience que les trois
heures qui lui avaient été accordées prenaient fin.
Dressant rapidement ses trois préparations dans des écuelles,
il les apporta, fier et digne, au sombre visiteur.
oOo
Tu me demandes s'il avait peur de mourir ? Eh bien
! non. Ces trois heures avaient fait, du jeune enfant, l'homme qui prendrait
le nom de Koffang. J'ai oublié de te dire que ce grand cuisinier
fut également réputé pour sa prétention, et
une sorte de sang-froid à toute épreuve. Il fut une époque
durant laquelle, encore anonyme, il parcourait le monde en se proclamant
« le futur plus grand cuisinier de tout l'univers connu ». Cela
le rendit souvent insupportable mais tous durent constater qu'il parvint
à son but. Comprends-tu, maintenant, pourquoi l'enfant n'avait
pas peur ? Il était désormais persuadé de son destin...
oOo
Tout le temps que dura le repas, Koffang regarda fixement
l'unique convive, certain que l'excellence de ses plats était totale.
A son esprit, même la plus totale mauvaise foi ne pouvait reprocher
à sa cuisine d'être fade. Quant à la trouver mauvaise,
ce n'était même plus concevable pour lui.
Le repas eut lieu dans un silence total. Religieux,
pensa Koffang. Lorsque l'étranger lécha les dernières
traces de crèmes dans son bol, tout le personnel de l'auberge s'était
rassemblé dans la salle, intrigué par l'absence de bruit.
L'enfant jubilait, sentant sa victoire absolue. Enfin allait-on lui confier
autre chose que du ménage à faire ! Ce succès asseyait
sa légitimité aux cuisines, ce nouveau royaume qu'il venait
de découvrir.
Les écuelles vides, le voyageur posa son regard
sur celui qui l'avait servi.
« Est-ce toi qui as préparé ceci ?
— Oui », répondit Koffang, laissant percer
tout l'orgueil qu'il en tirait.
« Je te félicite, tu viens de gagner le droit
de vivre. Quant à toi, aubergiste, ton stratagème n'est
pas plaisant. Mais j'ai eu mon repas, voici donc ton paiement. »
La bourse remplie de pièces resta sur la table
jusqu'à la sortie du visiteur. Toutefois c'est bien l'aubergiste
qui s'en empara, et non Koffang.
oOo
Voilà mon histoire... Oui, elle se finit ainsi.
Koffang n'obtint pas tout de suite ce dont il rêvait. Il resta encore
quelques années à faire le ménage pour son maître,
qui n'avait rien compris des talents de son apprenti. Mais les visiteurs
qui eurent droit, en de rares occasions, à un repas cuisiné
par ses soins, se le rappelèrent leur vie durant. Un jour, enfin,
Koffang quitta cette auberge en cachette, persuadé que son destin
était ailleurs. Sa véritable histoire commença là,
mais il me faudrait plus d'une saison pour te la raconter. D'autres soirs,
je te dirai comment il parcourut le monde, et les aventures qu'il vécut.
Mais une autre fois. Maintenant, il est temps d'aller
dormir.
oOo |