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LES FOURNEAUX DU DESTIN

par

Matthieu BALAY

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Le personnage de Koffang, imaginé par Matthieu Balay, est un hommage à Jean-Pierre Koffe, dont Matthieu imitait la voix à merveille — ce qui nous valut quelques franches parties de rire autour de notre table de jeu de rôle.

Koffang était aussi le personnage que Matthieu incarna lors des quelques scénarios de Geste des Robes Bleues - le JDR dont je tentais alors, laborieusement, de constituer les règles. Faisant office de maître de jeu, je m'appuyais sur la trame de ce qui sera le troisième tome du cycle Le Livre de l'Enigme. Mais dans le cadre du jeu, nous nous écartâmes très vite du roman et je peux vous dire que certaine vente d'esclaves aux enchères, au cours de laquelle Koffang fit lui-même grimper les prix le concernant en insistant sur sa qualité de "futur plus grand cuisinier de tout l'univers connu", fait partie de mes meilleurs souvenirs de rôliste.

Cette nouvelle s'inspire donc des Echos de Kephéda.

A noter que Les Fourneaux du Destin, texte écrit pour Argemmios, fut par la suite publié dans le fanzine Marmites et Micro-Ondes dirigé par Philippe Heurtel.

 
     
   
   
 
   
 
 
Texte Intégral
 
   
 
 

Ah ! tu es là ? Pas encore couché, à ce que je vois... Veux-tu une histoire avant d'aller dormir ?

As-tu déjà entendu parler de Koffang ? Non ? Tu es peut-être encore un peu jeune mais je ne doute pas que, tôt ou tard, son nom parvienne à tes oreilles. Surtout si tu continues ton chemin sur les routes de la gourmandise ! Et… cesse donc d'essayer de cacher cette miche de pain dans ton dos !

Sache au moins que ce nom est celui d'un des plus grands cuisiniers de notre ère, et qu'aujourd'hui encore, nombreux sont ceux qui utilisent ses recettes. Mais avant d'être une personne aussi célèbre, il fut un enfant tout comme toi, et c'est un peu de son enfance que je vais te raconter...

 

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Un petit village anodin et paisible. A-t-il seulement un nom ? L'histoire ne l'a pas retenu. Une petite auberge sur le bord d'une route, comme il en existe tant d'autres, avec son propriétaire sympathique, du moins tant que vous commandez davantage de boissons. Auprès des fourneaux, ou pour s'occuper des chambres, il y a son frère et la fille de celui-ci. Puis vient l'anonyme, celui auquel on ne prête guère d'attention : un petit garçon dont les parents ont établi que son destin serait celui d'un aubergiste.

Dur apprentissage que d'effectuer les tâches ingrates qu'aucun n'aurait envie d'accomplir. Parfois, bien sûr, il aide en cuisine, activité ô combien plus prestigieuse mais guère plus exaltante. Ecraser en purée les céréales, préparer les légumes ou enfiler un animal sur une broche ne font pas vibrer le jeune garçon. Mais lui appartient-il de contester les choix que d'autres ont fait pour lui ? Tout juste se console-t-il en mangeant quelques restes de choix quand des voyageurs peu affamés en laissent dans leur écuelle.

 

oOo

 

Tu vois qu'il s'agit là de curieux débuts pour un personnage aussi illustre : l'ennui, le quotidien, et aucun de ces signes que les contes prêtent aux enfances des héros. Mais c'est aussi que Koffang n'en est pas un et, quand bien même sa vie fut prestigieuse, on ne peut la qualifier de légendaire.

Quoi donc ? Mais oui… Ne sois pas si impatient ! Je continue mon histoire...

 

oOo

 

Un matin quelconque se levait sur l'auberge et, déjà, le personnel s'affairait aux tâches courantes, avec un entrain grandement dépendant du niveau d'éveil de chacun. L'enfant s'était difficilement extirpé de sa couche, aussi ses corvées lui prirent-elles un peu plus de temps que d'habitude : laver le sol de la cuisine, vider les cendres de l'âtre principal…

Dans la salle de l'auberge, un curieux visiteur fit son entrée. Le soleil était encore à parcourir les heures matines et la mijour demeurait loin. Le voyageur, vêtu d'étoffe sombre, vint s'asseoir à l'une des trois tables. L'aubergiste s'approcha de lui pour prendre sa commande. L'homme attablé désirait manger. « Un vrai repas », précisa-t-il. L'aubergiste expliqua d'un ton conciliant que l'heure du déjeuner était encore trop éloignée, qu'aucune viande en broche n'était prête. Le voyageur répliqua qu'il souhaitait déguster un plat amplement plus raffiné qu'une simple viande grillée. Il mit alors ses pieds sur la table, présentant négligemment, mais à dessin, la lame d'une épée à la lumière du jour.

« Comprenez, messire, que je ne suis pas grand cuisinier ! Je n'ai pas l'habitude de servir d'aussi illustres voyageurs que vous. Je connais tout juste quelques recettes de brouets sortant un peu de l'ordinaire, mais je n'ai rien qui puisse faire office de repas de fête.

— Il m'importe peu ! D'ici trois heures, j'exige qu'un mets raffiné me soit servi. Et si ce mets ne me convient pas, celui qui l'aura préparé périra sous mon épée.

— Mais, messire...

— Il suffit ! N'ai-je pas été clair ? »

L'aubergiste n'insista pas et se précipita vers sa cuisine. La sueur perlait à son front. Pouvait-il fuir ? Assurément non : l'auberge était sa seule richesse, et il n'aurait pu évacuer sa famille suffisamment vite pour échapper à la folie sanguinaire de ce triste visiteur.

Un ronflement vint interrompre le fil de ses pensées. Son petit apprenti somnolait sur un tabouret, un seau d'eau posé à ses côtés, témoin de sa corvée inachevée. Méritait-il seulement ce nom d'apprenti, vu le peu d'attention que lui accordait l'aubergiste ?

Alors résonna de nouveau, aux oreilles de l'homme, la menace du sinistre client. Celui qui l'aura préparé...

L'idée n'était pas noble, mais l'on préfère sacrifier la vie d'un autre plutôt que la sienne ou celle d'un membre de sa famille. L'enfant se réveilla instantanément sous les secousses infligées par son maître.

« Petit... Tu vois cette cuisine ? Pendant trois heures, tu pourras y faire ce que tu souhaites, comme tu le souhaites. Mais il faut, une fois ce temps écoulé, que tu aies préparé un plat Puis tu le serviras à l'homme en habits sombres qui est assis à la table principale. »

Le jeune apprenti fixait l'adulte sans bien comprendre la pleine signification de ses paroles. Ce regard suscita un brin de remords chez l'aubergiste.

« Petit, sache que si ton plat ne lui plaît pas, cet homme te tuera. » 

Le silence se fit lourd.

« Tu m'as déjà vu faire la cuisine. Tu t'en sortiras, j'en suis sûr... Dans trois heures, souviens-toi ! »

Du haut de ses onze ans, l'enfant tentait de décortiquer tout ce que lui avait dit son maître. L'élément le plus clair était sa mise à mort en cas d'échec, et cette idée l'effrayait terriblement. Il avait déjà vu quelques personnes rendre leur souffle sous l'effet d'une maladie, ou d'une plaie, et la douleur exprimée l'avait toujours marqué. A présent, il se trouvait seul, sous la menace d'une mort difficilement évitable, dans une cuisine assurément trop grande pour lui. Avec quelques ustensiles, dont il soupçonnait à peine l'utilisation, accrochés aux murs… et deux petits fourneaux, qu'il avait lui-même allumés une heure auparavant.

 

oOo

 

Je dois t'avouer qu'à sa place j'aurais sûrement paniqué et tenté de fuir, tout comme toi. Peux-tu imaginer pareille situation ? Je ne crois pas car même moi, en te racontant ceci, je ne saurais dire ce qu'il se passa vraiment dans la tête de ce garçon.

 

oOo

 

Etourdi sous le coup d'émotions contradictoires, l'enfant resta immobile presque une heure, à contempler la cuisine autour de lui. Puis méthodiquement, quasiment en transes, il prit toutes les denrées se trouvant à sa portée et les étala sur la table. Mu par un curieux instinct, il les alignait avec ordre. Et lorsqu'il en eut terminé, une étrange sensation lui monta à la poitrine.

Un flot d'images s'imposait à son esprit. Là où, l'instant d'avant, il ne voyait que simples victuailles, il lui semblait à présent que s'étalaient sous ses yeux de multiples pièces à assembler entre elles : des saveurs, bien sûr, mais aussi des formes, des couleurs... Il reconnaissait tel aliment qu'il affectionnait pour sa douceur et il l'associait, par un mouvement de son esprit, à un autre dont le caractère poivré lui semblait complémentaire. S'il avait su ce qu'était la musique, ou la peinture, nul doute qu'il aurait vu tout ce qu'il avait rassemblé devant lui comme une gamme de notes à ordonner, ou une palette de couleurs dont les harmonies se présentaient naturellement à lui.

Saisi par l'inspiration, il commença à préparer un plat, selon ce que lui dictaient son cœur et les souvenirs de sa bouche gourmande. Il prit quelques morceau de buffle cuits la veille et les jeta dans une petite marmite, avec à peine un fond d'eau. Après quelques minutes de cuisson, il ajouta un oignon tranché en fines lamelles, puis quelques herbes. Laissant mijoter le tout, il prit quelques fruits qu'il coupa en dés, rajoutant une variété de tubercules préparés de la même façon. Il assaisonna le tout dans des tons suaves et amers, propices à souligner le goût de la bière, délicieuse boisson qu'il avait déjà pu lamper en cachette. Voyant que sa viande mettrait encore un peu de temps avant d'acquérir le parfum qu'il espérait, l'enfant improvisa même, à l'aide d'un peu de lait, d'œufs et de miel, une crème si douce qu'elle se serait trouvée digne de figurer à la table d'un roi.

Son ragoût de buffle aux oignons achevé, celui qui s'appellerait bientôt Koffang se préparait à confectionner un quatrième plat… lorsqu'une injonction provenant de la salle principale le fit sursauter. Il prit conscience que les trois heures qui lui avaient été accordées prenaient fin. Dressant rapidement ses trois préparations dans des écuelles, il les apporta, fier et digne, au sombre visiteur.

 

oOo

 

Tu me demandes s'il avait peur de mourir ? Eh bien ! non. Ces trois heures avaient fait, du jeune enfant, l'homme qui prendrait le nom de Koffang. J'ai oublié de te dire que ce grand cuisinier fut également réputé pour sa prétention, et une sorte de sang-froid à toute épreuve. Il fut une époque durant laquelle, encore anonyme, il parcourait le monde en se proclamant « le futur plus grand cuisinier de tout l'univers connu ». Cela le rendit souvent insupportable mais tous durent constater qu'il parvint à son but. Comprends-tu, maintenant, pourquoi l'enfant n'avait pas peur ? Il était désormais persuadé de son destin...

 

oOo

 

Tout le temps que dura le repas, Koffang regarda fixement l'unique convive, certain que l'excellence de ses plats était totale. A son esprit, même la plus totale mauvaise foi ne pouvait reprocher à sa cuisine d'être fade. Quant à la trouver mauvaise, ce n'était même plus concevable pour lui.

Le repas eut lieu dans un silence total. Religieux, pensa Koffang. Lorsque l'étranger lécha les dernières traces de crèmes dans son bol, tout le personnel de l'auberge s'était rassemblé dans la salle, intrigué par l'absence de bruit. L'enfant jubilait, sentant sa victoire absolue. Enfin allait-on lui confier autre chose que du ménage à faire ! Ce succès asseyait sa légitimité aux cuisines, ce nouveau royaume qu'il venait de découvrir.

Les écuelles vides, le voyageur posa son regard sur celui qui l'avait servi.

« Est-ce toi qui as préparé ceci ?

— Oui », répondit Koffang, laissant percer tout l'orgueil qu'il en tirait.

« Je te félicite, tu viens de gagner le droit de vivre. Quant à toi, aubergiste, ton stratagème n'est pas plaisant. Mais j'ai eu mon repas, voici donc ton paiement. »

La bourse remplie de pièces resta sur la table jusqu'à la sortie du visiteur. Toutefois c'est bien l'aubergiste qui s'en empara, et non Koffang.

 

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Voilà mon histoire... Oui, elle se finit ainsi. Koffang n'obtint pas tout de suite ce dont il rêvait. Il resta encore quelques années à faire le ménage pour son maître, qui n'avait rien compris des talents de son apprenti. Mais les visiteurs qui eurent droit, en de rares occasions, à un repas cuisiné par ses soins, se le rappelèrent leur vie durant. Un jour, enfin, Koffang quitta cette auberge en cachette, persuadé que son destin était ailleurs. Sa véritable histoire commença là, mais il me faudrait plus d'une saison pour te la raconter. D'autres soirs, je te dirai comment il parcourut le monde, et les aventures qu'il vécut.

Mais une autre fois. Maintenant, il est temps d'aller dormir.

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