Brorn enlace Finnellil, il caresse sa peau si gracieuse.
L’Etre-femme est tellement radieuse, si différente ! Brorn
ne pense plus à son terrier enténébré et moite.
Brorn ne veut plus fuir l’éclat du soleil, Brorn…
Brorn. Moi. Je.
Je ne crains plus la lumière. Je me sens courageux,
indomptable ! Je suivrai Finnellil dans les arbres, je laisserai les alizés
sécher l’humidité sur mon corps frémissant.
Nous jouerons et tournerons dans l’éblouissante clairière,
nos bras tendus l’un vers l’autre !
oOo
Finnellil et Brorn célèbrent, unis, la sarabande
des saisons, toujours changeantes et sans cesse rajeunies. Ils foulent
l’herbe tendre et prennent leur essor dans les charmilles des sous-bois.
Finnellil ne craint plus les cavités obscures. Brorn, lui, est
devenu le seigneur des cimes : il les escalade et les dévale pour
la plus grande joie de sa compagne, une fleur à la bouche et tout
son amour dans les yeux. Lorsque le feuillage se vêt d’ambre
et de pourpre, Finnellil se pare des couleurs de l’automne et sa
beauté éclôt, pâle guipure diaphane sur une
effloraison rutilante. Brorn émerge en s’ébrouant
lorsque, d’une poussée des talons, il ressurgit des fonds
cristallins, les mains ruisselantes de galets bigarrés. Chaque
nouvelle aurore du monde dissout ses volutes diaprées sur leurs
jeux nautiques. Chaque soir les couvre de crépuscule, enlacés
sur la mousse d’une branche fourchue.
Finnellil incline sa tête sur l’épaule
de Brorn ; elle soupire doucement. Son souffle délicat parfume
l’épaule de son compagnon. Finnellil saisit la main de Brorn,
la presse tendrement et la pose sous son sein. Brorn perçoit le
velouté de la peau, et la chaleur de la vie. Quand il découvre
la légère rotondité du ventre, sa stupeur se teinte
de joie. Sa paume devient caresse et ses mots prophétie. Car de
la Terre et de l’Air — Finnellil et Brorn le comprennent —
naîtra une créature inspirée bien qu’inextricablement
liée au limon.
oOo
Brorn s’absente, de plus en plus longtemps. Ses
courses le mènent toujours plus loin. Finnellil se repose ; elle
ne supporte plus les longues pérégrinations. Son corps s’est
voluptueusement cambré et ne lui permet plus de quitter leur nid.
Inexplicablement, les ressources de la nature s’amenuisent. La forêt
ne répand plus si largement sa générosité
; les rivières ne déversent plus leurs poissons dans le
creux des roches. Parfois, Brorn ne rapporte que de menus tubercules,
et seul le gracieux sourire de Finnellil apaise la frustration du cueilleur.
Insidieusement, le changement s’immisce. L’oiseau
devient farouche et l’animal féroce. L’un joue de ses
serres, l’autre de ses bois ; pourtant tous redoutent le venin autant
que les crocs. Un murmure insidieux insuffle une rancœur pernicieuse
dans chaque bribe du monde. Celui-ci a perdu son innocence primordiale.
Les créatures élémentaires s’effacent. Embusquée
dans l’obscurité, une volonté hostile attend et guette,
depuis des temps immémoriaux.
oOo
Entre deux bouchées, Finnellil gémit pitoyablement.
Les baies sont juteuses ; Brorn a marché longtemps avant de les
cueillir sur des buissons épineux. Leur suc exquis tempère
un peu les douleurs de l’enfantement.
Brorn la couve du regard. Il est las de ses interminables
marches et ressent cruellement la faim. Pour rassasier son propre appétit,
il n’a conservé que ce curieux fruit blet qu’il juge
indigne de Finnellil. Un fruit découvert alors qu’il revenait.
Au centre d’une futaie racornie voilée d’un dais de
lichen verdâtre, sur un vieux tronc sombre dont les ramifications
bifides recouvraient le sol noir et fétide… au terme d’une
veille incommensurable attendaient l’arbre et son étrange
fruit. Trop heureux pour se méfier, Brorn saisit l’aubaine
sans se soucier du frémissement soudain. Et deux branches tordues,
sèches, sève tarie, émergèrent soudain d’un
songe séculaire pour tendre vers Brorn leurs extrémités
acérées.
oOo
Impatient de rejoindre Finnellil, Brorn a couru à
perdre haleine. Il a déposé, dans le giron de sa compagne,
les baies succulentes. Maintenant, Brorn se rengorge de son adresse et
de sa résistance. Finnellil s’est endormie à son côté.
Il se désaltère à son tour, puis aperçoit
le fruit mystérieux. Brorn le prend et le soupèse. Le fruit
est rond, moelleux au toucher bien que fripé. Brorn le goûte.
La saveur âpre n’est pas désagréable ; pulpe
et jus sont aussi étrangement rafraîchissants et lénifiants.
Brorn s’étend auprès de sa bien-aimée. Une
torpeur pesante le gagne, ses paupières sont lourdes. Une chaleur
malsaine se répand dans ses veines, tandis qu’il sombre.
Les premières contractions surprennent Finnellil
dans son sommeil. Elle se tord sur sa couche. Brorn dort ; elle ne parvient
pas à l’éveiller. Il n’endure pas avec elle
cette déchirure qui lui taillade et lui ouvre les entrailles. Même
l’odeur cuivrée du sang n’alerte pas les instincts
acérés de Brorn. Il gît comme une pierre alors qu’elle
endure le supplice. Bientôt, un frêle cri tranche la nuit.
Un petit être sanguinolent vagit en attendant le jour. Finnellil
le réchauffe et le berce. Le bébé possèdera
la stature et l’ossature puissante de Brorn, mais ses yeux et ses
cheveux conserveront la grâce et la légèreté
de sa mère. Finnellil voudrait tant que Brorn le contemple ! Hélas,
son fidèle amour n’a pas entendu ses cris, pas plus que les
pleurs de l’enfant. Il est désormais froid et ses membres
rigides. Sa bouche est déformée par un rictus hideux, sa
main agrippe encore, avec force, un fruit talé. Finnellil comprend.
Brorn l’a quittée, il est parti sans voir son fils, le petit
Homme né de la Terre et de l’Air. Brorn est mort, empoisonné
par la malveillance qui répand sa perfidie de la forêt à
la rivière.
Finnellil s’allonge auprès de Brorn, et
la magie de son amour détend les traits crispés du mort.
Elle lui parle, les lèvres contre son visage. Nul ne peut entendre
ce qu’elle lui dit, mais ses mots racontent le bonheur partagé,
la joie d’être à deux, et la cruauté infinie
de la solitude. Finnellil lui dévoile l’avenir de leur fils.
Le petit Homme est fort et courageux ; il n’a pas besoin d’eux,
son destin l’attend déjà. Le mal pernicieux n’a
pu empêcher son avènement, comme il ne pourra entraver sa
marche conquérante.
Finnellil devine qu’une aube nouvelle attend son
fils. Certes, elle lui manquera. Elle sera pour lui comme une ineffable
mélancolie, le legs des disparus, mais son choix est fait. Absente,
elle inspirera ses élans les plus louables, ses rêves les
plus généreux ; présente, sa détresse éternelle
lui pèserait. Elle est une créature de l’Air, il est
Homme, et son père était né de la boue, le plus vaillant
et le plus intrépide des fils de la Terre. Ils lui ont donné
la vie, tous les matins du monde, ainsi que leur souvenir. Alors, en souriant,
elle saisit le dernier quartier gâté du fruit… et le
croque de ses belles dents qui se prêtaient si bien au rire.
Finnellil s’évapore au premier rayon du soleil
radieux. Seule une évanescence diaprée ondule sur l’amas
de limon qui fut Brorn.
oOo