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LE LAI DE FINNELLIL

par

Eric GILARD

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Source
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C'est après avoir lu Le Soleil de Mag Tured, de Karim Berrouka, texte publié dans mon anthologie L'Esprit des Bardes, qu'Eric eut l'idée de la forme en alternance qui caractérise Le Lai de Finnellil.

Opposition de deux principes élémentaires : l'un terrestre, l'autre fluide et aérien. L'un sensation (voix privilégiant noms et adjectifs), l'autre action (voix privilégiant verbes et compléments). Succession de répons... jusqu'à la rencontre et la fusion.

L'atmosphère génésiaque de ce Lai est également un clin d'oeil à ma nouvelle Terra Amata.

A noter que, dans le Lai de Finnelil, Eric associe le principe masculin à la terre, et le principe féminin aux fluides célestes. Voici plusieurs millénaires — et différant en cela des nombreuses civilisations de la Déesse-Mère —, les Egyptiens racontaient déjà l'histoire de Seb (ou Geb ou Keb) et Nout, une terre mâle s'unissant à une voûte céleste femelle.

 
     
   
   
 
   
 
 
Texte Intégral
 
   
 
 

Doux humus, glaise tiède. Gaine de chaleur, bien-être. Bonne boue, bon sommeil, bonne cachette, bon terrier. Etre-homme bienheureux.

S’étirer dans arbre, se retourner sur branche. Vent-caresse tonifier Etre-femme. Soleil luire sur monde. Air vivifiant.

Nourriture dehors, morsure du vide dans ventre Etre-homme. Lumière froide, cruelle. Arbres amis : boucliers contre Grand Œil jaune. Grand Œil traître ! Clarté fourbe ! Gentille ombre feuilles vertes, bonne défense.

Descendre au sol. Eviter frondaisons. Créatures se tapir dans obscurité, vouloir blesser Etre-femme ! Rechercher clairière, irradier lumière. Danser, virevolter sur herbe, chanter avec oiseaux.

Eau mauvaise, pied sans appui. Eau pas fidèle, Etre-homme vulnérable dans eau. Eaux rondes du ciel agressives. Habits tourbe en lambeaux, méchants pleurs de nuages ! Frissons sous eau vive, plaisir dans flaque. Eau calme, chaude dans gorge. Brorn repu.

Fendre onde. Beauté. Rivière déployer chevelure, ressembler rayon du matin dans nues ! Courant porter vie, nourrir corps. Finnellil venir aube chaque jour, célébrer union or et argent sur rive. Nager. Nager du lever au coucher.

Roulade dans marnière, gangue chaude. Agréable bain d’argile. Brorn flop-flop ! Mais bruit. Sous limon, vite ! Coup d’œil… Chose dans l’eau, être. Brorn immobile, silencieux. Etre radieux. Etre-femme. Dorée, belle. Oh ! si belle ! Si pure, ruisselante d’eau claire… Pas peur, non. Pas peur ! Belle. Brorn fasciné. Regarder encore

Guettée, observée. Qui ? Où ? Fuir comme tempête, partir… Là ! Dans vase, Etre regarder fixement. Etre-homme sale, mais troublant. Il parle. Apeurée ? Non, Finnellil rester. Parler aussi. Pourquoi Etre-homme pas se laver dans cascade rieuse ? Il sort de fange. Etre-homme dire son nom. Son rauque et dur : Brorn. Pas mélodieux. Finnellil : chant de source limpide.

Brorn approcher à pas feutrés. Eau piquer, mais Brorn fort. Les vêtements de terre fondre dans sillage. Brorn désormais nu dans eau cristalline. Finnellil belle, sa chevelure onduler sur corps gracile. Brorn prendre sa main. Si légère ! Finnellil se détourner lentement et entraîner Brorn avec délicatesse. Brorn la laisser faire. Brorn allongé maintenant sur rivière. L’eau le soutient, Brorn pas enseveli.

Finnellil admirer Brorn. Brorn souple, ferme. Brorn se laisser guider sans effroi, flotter à côté Finnellil. Il rit, étonné que l’eau ne le submerge pas. Brorn charmé de jouer dans courant. Finnellil aimer sa joie, sourire. Frôlement des jambes. Brorn et Finnellil poussés l’un vers l’autre. Bras qui se croisent...

Brorn enlace Finnellil, il caresse sa peau si gracieuse. L’Etre-femme est tellement radieuse, si différente ! Brorn ne pense plus à son terrier enténébré et moite. Brorn ne veut plus fuir l’éclat du soleil, Brorn…

Brorn. Moi. Je.

Je ne crains plus la lumière. Je me sens courageux, indomptable ! Je suivrai Finnellil dans les arbres, je laisserai les alizés sécher l’humidité sur mon corps frémissant. Nous jouerons et tournerons dans l’éblouissante clairière, nos bras tendus l’un vers l’autre !

 

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Finnellil et Brorn célèbrent, unis, la sarabande des saisons, toujours changeantes et sans cesse rajeunies. Ils foulent l’herbe tendre et prennent leur essor dans les charmilles des sous-bois. Finnellil ne craint plus les cavités obscures. Brorn, lui, est devenu le seigneur des cimes : il les escalade et les dévale pour la plus grande joie de sa compagne, une fleur à la bouche et tout son amour dans les yeux. Lorsque le feuillage se vêt d’ambre et de pourpre, Finnellil se pare des couleurs de l’automne et sa beauté éclôt, pâle guipure diaphane sur une effloraison rutilante. Brorn émerge en s’ébrouant lorsque, d’une poussée des talons, il ressurgit des fonds cristallins, les mains ruisselantes de galets bigarrés. Chaque nouvelle aurore du monde dissout ses volutes diaprées sur leurs jeux nautiques. Chaque soir les couvre de crépuscule, enlacés sur la mousse d’une branche fourchue.

Finnellil incline sa tête sur l’épaule de Brorn ; elle soupire doucement. Son souffle délicat parfume l’épaule de son compagnon. Finnellil saisit la main de Brorn, la presse tendrement et la pose sous son sein. Brorn perçoit le velouté de la peau, et la chaleur de la vie. Quand il découvre la légère rotondité du ventre, sa stupeur se teinte de joie. Sa paume devient caresse et ses mots prophétie. Car de la Terre et de l’Air — Finnellil et Brorn le comprennent — naîtra une créature inspirée bien qu’inextricablement liée au limon.

 

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Brorn s’absente, de plus en plus longtemps. Ses courses le mènent toujours plus loin. Finnellil se repose ; elle ne supporte plus les longues pérégrinations. Son corps s’est voluptueusement cambré et ne lui permet plus de quitter leur nid. Inexplicablement, les ressources de la nature s’amenuisent. La forêt ne répand plus si largement sa générosité ; les rivières ne déversent plus leurs poissons dans le creux des roches. Parfois, Brorn ne rapporte que de menus tubercules, et seul le gracieux sourire de Finnellil apaise la frustration du cueilleur.

Insidieusement, le changement s’immisce. L’oiseau devient farouche et l’animal féroce. L’un joue de ses serres, l’autre de ses bois ; pourtant tous redoutent le venin autant que les crocs. Un murmure insidieux insuffle une rancœur pernicieuse dans chaque bribe du monde. Celui-ci a perdu son innocence primordiale. Les créatures élémentaires s’effacent. Embusquée dans l’obscurité, une volonté hostile attend et guette, depuis des temps immémoriaux.

 

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Entre deux bouchées, Finnellil gémit pitoyablement. Les baies sont juteuses ; Brorn a marché longtemps avant de les cueillir sur des buissons épineux. Leur suc exquis tempère un peu les douleurs de l’enfantement.

Brorn la couve du regard. Il est las de ses interminables marches et ressent cruellement la faim. Pour rassasier son propre appétit, il n’a conservé que ce curieux fruit blet qu’il juge indigne de Finnellil. Un fruit découvert alors qu’il revenait. Au centre d’une futaie racornie voilée d’un dais de lichen verdâtre, sur un vieux tronc sombre dont les ramifications bifides recouvraient le sol noir et fétide… au terme d’une veille incommensurable attendaient l’arbre et son étrange fruit. Trop heureux pour se méfier, Brorn saisit l’aubaine sans se soucier du frémissement soudain. Et deux branches tordues, sèches, sève tarie, émergèrent soudain d’un songe séculaire pour tendre vers Brorn leurs extrémités acérées.

 

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Impatient de rejoindre Finnellil, Brorn a couru à perdre haleine. Il a déposé, dans le giron de sa compagne, les baies succulentes. Maintenant, Brorn se rengorge de son adresse et de sa résistance. Finnellil s’est endormie à son côté. Il se désaltère à son tour, puis aperçoit le fruit mystérieux. Brorn le prend et le soupèse. Le fruit est rond, moelleux au toucher bien que fripé. Brorn le goûte. La saveur âpre n’est pas désagréable ; pulpe et jus sont aussi étrangement rafraîchissants et lénifiants. Brorn s’étend auprès de sa bien-aimée. Une torpeur pesante le gagne, ses paupières sont lourdes. Une chaleur malsaine se répand dans ses veines, tandis qu’il sombre.

Les premières contractions surprennent Finnellil dans son sommeil. Elle se tord sur sa couche. Brorn dort ; elle ne parvient pas à l’éveiller. Il n’endure pas avec elle cette déchirure qui lui taillade et lui ouvre les entrailles. Même l’odeur cuivrée du sang n’alerte pas les instincts acérés de Brorn. Il gît comme une pierre alors qu’elle endure le supplice. Bientôt, un frêle cri tranche la nuit. Un petit être sanguinolent vagit en attendant le jour. Finnellil le réchauffe et le berce. Le bébé possèdera la stature et l’ossature puissante de Brorn, mais ses yeux et ses cheveux conserveront la grâce et la légèreté de sa mère. Finnellil voudrait tant que Brorn le contemple ! Hélas, son fidèle amour n’a pas entendu ses cris, pas plus que les pleurs de l’enfant. Il est désormais froid et ses membres rigides. Sa bouche est déformée par un rictus hideux, sa main agrippe encore, avec force, un fruit talé. Finnellil comprend. Brorn l’a quittée, il est parti sans voir son fils, le petit Homme né de la Terre et de l’Air. Brorn est mort, empoisonné par la malveillance qui répand sa perfidie de la forêt à la rivière.

Finnellil s’allonge auprès de Brorn, et la magie de son amour détend les traits crispés du mort. Elle lui parle, les lèvres contre son visage. Nul ne peut entendre ce qu’elle lui dit, mais ses mots racontent le bonheur partagé, la joie d’être à deux, et la cruauté infinie de la solitude. Finnellil lui dévoile l’avenir de leur fils. Le petit Homme est fort et courageux ; il n’a pas besoin d’eux, son destin l’attend déjà. Le mal pernicieux n’a pu empêcher son avènement, comme il ne pourra entraver sa marche conquérante.

Finnellil devine qu’une aube nouvelle attend son fils. Certes, elle lui manquera. Elle sera pour lui comme une ineffable mélancolie, le legs des disparus, mais son choix est fait. Absente, elle inspirera ses élans les plus louables, ses rêves les plus généreux ; présente, sa détresse éternelle lui pèserait. Elle est une créature de l’Air, il est Homme, et son père était né de la boue, le plus vaillant et le plus intrépide des fils de la Terre. Ils lui ont donné la vie, tous les matins du monde, ainsi que leur souvenir. Alors, en souriant, elle saisit le dernier quartier gâté du fruit… et le croque de ses belles dents qui se prêtaient si bien au rire.

Finnellil s’évapore au premier rayon du soleil radieux. Seule une évanescence diaprée ondule sur l’amas de limon qui fut Brorn.

 

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