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Refrain :
Ecoute la chanson, prête l'oreille
Le vent disperse les mots
Enserre-les dans ta tête
Enserre-les dans tes rêves
Anciens sortilèges
Anciennes malédictions
J'étais en ces temps-là apprenti à
La Mouette Chantante, apprenant les gestes du métier aux bons soins
de maître Philbert, artisan cordier.
De ma jambe souple, de mon dos droit, de mes étincelantes
prunelles d'azur, il ne reste, dans le cœur des vieilles catins du
port, que l'ombre d'un souvenir, comme le goût des cendres au lendemain
de l'honneur que nous fait Siligor, quand dans le noir s'endort, détruit,
le dernier souffle de vie. Remords, regrets, mes doigts sont gourds désormais
pour torsader le chanvre et ravauder les filets. Il ne reste que les souvenirs
de ces nuits d'enfants pour entretenir, derrière mes rares cheveux
blancs et sous le cuir tanné de mon crâne ridé, la
petite flamme qui me répète que je n'ai pas rejoint les
champs de l'oubli.
Vous souvient-il, dieux, de ces folles années de
blé gorgé de soleil, de l'éclat d'argent des poissons
dans les vagues, de la rousse étincelle de l'écureuil dans
l'exubérance des sous-bois ? Vous souvient-il de l'ample geste
qui déploie l'épervier et lui fait cisailler l'onde de ses
mailles ? Vous souvient-il, rauque et courroucé, du cri du goéland
disputant une charogne aux chats mauvais, sur les quais de Tanaline ?
Et Sistary se souvient-il de ce feu en nos coeurs, en nos veines, comme
invoqué en son nom ?
Tanaline, ô Tanaline, née des amours du Proll
et du Zulzen-Batil, cité bénie où je vis le jour,
cité maudite qui accoucha ma douleur.
Au refrain
Apprenti cordier je devins, à l'échoppe
de La Mouette Chantante, en ces temps d'autrefois.
Litara a-t-elle gardé le compte des brocs de bière
que je buvais dans les tavernes de la ruelle des Champs Oubliés,
a-t-elle thésaurisé les couplets que nous chantions, bras
dessus, bras dessous, arpentant le sol comme si le monde nous appartenait
?
Il n'y avait, dans notre joyeuse compagnie, que torses
plats, que voix en sortir de mue, que gestes péremptoires, que
sifflets jaillissant d'entre les lèvres au passage des bourgeoises
attardées. Le monde était jeune, et nous en étions
l'éternel printemps pour l'éternité. Il y avait Eromir,
il y avait Merindor, il y avait Teronian et Plugrignon. Il y avait Effindaje,
dont la voix n'avait pas mué.
Tanaline, ô Tanaline, écrin de nos rires,
linceul de nos peines.
Au refrain
Apprenti cordier, bientôt artisan, m'en suis allé
par les chemins creux aux murs d'aubépine et de ronce, de cité
en cité mesurer l'agilité de mes doigts à l'aune
des maîtres cordiers dans les ports des provinces du sud.
Sédusaa a-t-elle tenu comptabilité des corps
ployés sous mon étreinte, des soupirs échangés
au creux des cous, des gouttes de sueur et des râles au profond
de mes nuits ? Sédusaa sait-elle combien de vaines promesses, de
serments vite oubliés, de départs au matin blême,
de couches défaites et de cris rageurs dans mon sillage ? Je savais,
revenant vers Tanaline, les lieux où ne pas dormir et ceux où
partager la chaleur d'une couche.
Dans ma musette, des brins de chanvre, des tiges de roseau,
des feuilles de lin et, dormant comme prête à s'éveiller,
l'idée d'un filet, épervier souple et solide aux mailles
fines et lâches pouvant, d'un geste du poignet, se faire pièce
de tissu d'où nul poisson jamais ne s'échapperait. Joyeux
et leste, je pénétrai Tanaline comme un taureau la génisse.
Tanaline, ô Tanaline, chaude et douce, âpre
et cruelle.
Au refrain
Maître-cordier à l'enseigne du Goémon
Tressé, j'accueillais le bon peuple en blouse de cuir ; le
tabouret de mon échoppe était mon trône, l'épissoire
mon sceptre.
Titiarane sait-elle énumérer les nœuds
que je nouais dans le chanvre et le lin, les tours imprimés à
la fibre battue, les spires et plombs accrochés aux dernières
mailles, les allers et retours de la navette sur le métier ?
A l'été de ma vie, je moissonnais les eüces
dans les rangs des marins fortunés et, comme avant, au soir venu,
parcourais la ruelle des Champs Oubliés, franchissant le seuil
des tavernes et m'égosillant, bras dessus bras dessous, avec Eromir,
Merindor, Teronian et Plugrignon, à la recherche du seul manquant
à l'appel : Effindaje, qui avait quitté la ville avant que
sa voix ne mue ; Effindaje, apprenti-naute sur un long-courrier. La terre
battue de la ruelle des Champs Oubliés a gardé la trace
de nos virées exubérantes, des nos talons qui l'arpentaient
alors que nous chantions l'absence d'Effindaje.
Tanaline, ô Tanaline, ma belle ma maudite, royale
prostituée, Tanaline, tu savais ce qu'était Effindaje devenu.
Au refrain
Siégeant à la corporation locale du Renard
Prêchant, j'encaissais les tributs et les amendes, payais l'octroi
à la Guilde des Paniers Pleins, arbitrais les conflits
internes, ouvrais les séances à notre poêle.
Itanis a sûrement conservé sur ses registres
les décomptes de notre trésor, les minutes de nos actes,
les jugements de nos pairs, qui accordaient ou refusaient le statut de
maître en son métier aux artisans qui se présentaient
à nos assemblées. Mais Itanis n'a pas jeté l'œil
sur ce riche client qui, au petit matin, franchit le seuil de mon échoppe
pour passer l'étrange commande d'un épervier qui emprisonnerait
le vent.
Lourd et long été que celui-ci, où
les recherches me séparèrent des fêtes nocturnes,
de ces temps où, en compagnie d'Eromir, de Merindor, de Teronian
et de Plugrignon, nous cherchions dans la poussière de nos bottes
l'image d'Effindaje.
Tanaline, ô Tanaline, rage et joie.
Au refrain
Maître-cordier cherchant à emprisonner le
vent dans les mailles d'un épervier, m'en allais chaque matin,
franchissant les portes de la ville, cueillir, encore emperlées
de rosée, les toiles d'araignées aux creux des buissons
d'aubépine.
Vi-Tanta sait-elle encore dire le soin que j'apportais
au choix des plants de chanvre et de lin, des sèves et des tanins
? Vi-Tanta sait-elle encore la douceur et l'heure où cueillir les
rameaux et les tiges, l'endroit, le lieu et le temps où les laisser
lentement sécher ?
La nuit, à la chandelle, je décantais, filtrais,
chauffais, purifiais, évaporais et distillais. Dehors, les cris
d'Eromir, de Merindor, de Teronian et de Plugrignon me raillaient et chantaient
la triste complainte de l'oubli d'Effindaje.
Tanaline, ô Tanaline, mon labeur et mon repos.
Au refrain
Grand-maître en mon métier, m'en suis allé
livrer à mon riche client son épervier pour capturer le
vent, mailles légères comme un soupir, mailles fortes comme
les tempêtes d'équinoxe.
Ragamon a sûrement consigné mes cris de rage,
mes jurons et mes insultes jetés au vent du soir, devant la porte
de mon client décédé, car à l'insu de tous
hormis de ceux qui le tuèrent, il était sectateur de la
vile Reverse, et ces gens-là ne vivent pas assez longtemps pour
verser son tribut à l'honneur.
Et, dans la ruelle des Champs Oubliés, où
j'étais parti pour noyer ma fureur dans le vin, peut-être
bien la déverser en coups de poing, j'ai retrouvé Eromir,
Merindor, Teronian et Plugrignon, j'ai retrouvé nos anciens chants
et leurs paroles, le souvenir d'Effindaje. Au feu de la cheminée
du Chat Glapissant, nous nous contions nos vies : Eromir maître-barde,
Merindor maître-pêcheur, Teronian maître-charpentier
et Plugrignon maître-parfumeur. Dans les reflets rubis du vin, nous
rêvions au destin d'Effindaje, sûrement maître-naute
au long cours.
Tanaline, ô Tanaline, mon aimée et ma haïe,
mon bonheur et mon chagrin.
Au refrain
Notable parlant haut devant le Gouverneur quand se rassemblait
son Conseil, j'organisais le service d'ost et d'incendie, recrutais pour
la milice, contrôlais les comptes des guildes, veillais aux poids
et mesures, traquais les contrefaçons et malfaçons, gérais
la population des portefaix.
Aquital m'est témoin que j'aimais ma ville, que
je mettais mon cœur et mon âme à son service, que bien
que ne naviguant pas, je respectais le fleuve, et l'océan, et le
marais. Chaque navire accostant était pour moi une fête de
bienvenue, chaque départ me demeurait promesse de retour prochain.
La nuit venue, avec Eromir, Merindor, Teronian et Plugrignon,
nous cherchions le souvenir d'Effindaje, questionnant les putains du port,
cherchant dans les traits des nouveaux venus la trace de nos souvenirs.
C'était des temps d'automne et de brouillard où il pleuvait
comme au printemps, et nos pas ne sonnaient guère sur les pavés
de la ruelle des Champs Oubliés. C'étaient des temps où,
furtifs, nous échangions quelques instants de bonheur, de chaleur,
contre un demi eüce, aux abords des quais, entre des draps douteux
et dans les bras de beautés fanées. C'étaient des
temps de confidences douces-amères, de chandelles tremblotantes
et de rêves agonisants dans ces odeurs de femmes qui sentaient la
mer.
Tanaline, ô Tanaline, évanescente et solide
sous nos pas.
Au refrain
Premier conseiller auprès du Gouverneur, je ne
chantais plus guère, et partageais mon échoppe avec le fils
de Merindor.
Eritaïs, te souvient-il de la saveur du dernier souffle
de Teronian, tombé de trop haut pour qu'il put jamais se relever
? Te souvient-il des cris de Plugrignon, mort dans l'incendie de son atelier
? Te souvient-il des yeux fixes d'Eromir, poignardé lors d'une
rixe stupide ?
Avec Merindor, graves et mélancoliques, nous soignions
nos âmes au Chat Glapissant, buvant un thé amer
comme la vie, fort comme l'amour et suave comme la mort.
C'étaient des temps de rides gravées au
coin des yeux, sur le front et aux commissures de la bouche. C'étaient
des temps de mes regrets de n'avoir jamais pris d'épouse, des temps
où mes nuits toutes pareilles s'achevaient dans les bras d'une
catin du port, toujours la même, et qui doucement, tranquillement,
se préparait à vieillir à mes côtés.
Tanaline, ô Tanaline, douceur et mélancolie,
Tanaline mon amante et mon bourreau, Tanaline berceau d'Effindaje.
Au refrain
Pressenti pour succéder au Gouverneur agonisant,
je vieillissais en silence, calme et paisible en compagnie de Merindor.
Madranie riait de me voir encore essayer sans relâche,
jetant mon épervier, de capturer les souvenirs et de n'attraper
que le vent, de piéger l'amour et de ne ramener qu'une catin des
quais, toujours la même, dont j'étais devenu le seul et tout
dernier client et qui, au Chat Glapissant, buvait du thé
en repoussant les avances de Merindor.
C'étaient des temps où l'épouse de
Merindor venait le chercher quand la lune était haute, c'étaient
des temps d'hiver ouvrant sa porte, où l'ours s'endort dans sa
tanière, et où j'ai décidé de prendre, pour
femme légitime, celle qui jamais ne s'était refusée
à moi, la seule vers laquelle mes errances m'avaient toujours ramené,
la catin avec qui je parlais plus que je ne batifolais.
Tanaline, ô Tanaline, merveille et ruine, splendeur
et décadence, tu savais Effindaje très proche.
Au refrain
Jeune marié mais vieil artisan, j'ai emmené
Merindor dans son dernier voyage et j'ai regagné mon logis. J'avais
cru railler Kethilf, mais il avait agi depuis longtemps déjà
: avant même que je ne fus maître cordier - du temps où
tous, hormis Merindor dans notre compagnie, nous avions perfectionné
nos métiers dans les ports des provinces du sud. Oui, Kethilf avait
agi quand Effindaje, selon les dires de Merindor, avait embarqué
comme apprenti-naute sur un long-courrier.
Tanaline, ô Tanaline mille fois maudite et mille
fois bénie, tu m'as donné pour épouse une catin du
port, et tu m'as donné pour épouse Effindaje, qui goûtait
trop ma compagnie avant que nos voix ne muent. Effindaje qui jamais n'avait
révélé qu'elle était femme, travestie pour
l'amour d'une jambe souple, d'un dos droit et de l'étincelle au
fond de mon regard azur.
Tanaline, ô Tanaline, que j'aime tant et que je
hais tant.
Au refrain
Jeune veuf mais déjà vieillard, orgueilleux
et plein de rancœur, je jette sans relâche mon épervier
pour capturer Siligor, mais ne ramène jamais que Tanaline, mon
berceau, ma vie, mon tombeau, mon printemps, mon été et
mon automne, à l'hiver de ma vie.
Au refrain
* Notes du transcripteur : le diskharan, ballade typique
de la Plaine des Griffes Orientales, est l'alliance d'un chant très
vif et entraînant, souvent sous forme de refrain, et d'un récitatif.
Il arrive fréquemment qu'un même refrain soit utilisé
(paroles et mélodie) pour plusieurs diskharans. Cette ballade est
généralement interprétée à la petite
harpe, le refrain étant repris en chœur par l'assistance.
Durant le récitatif, l'exécutant s'accompagne de son instrument,
généralement sous forme d'improvisations arpégées. La Ballade d'Effindaje est un thème très ancien
mais qui, sous forme de diskharan, est restée très vivace
dans la région de Tanaline. Il en existe de nombreuses versions.
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