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Le DISKHARAN de la BALLADE d'EFFINDAJE

par

Jean MILLEMANN

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Le Diskharan de la Ballade d'Effindaje est un petit bijou dont Jean Millemann m'a fait l'offrande.

Inscrite dans l'univers des Echos de Kephéda, cette nouvelle parle d'amour sur fond d'évolution sociale urbaine, tout en se référant aux dieux qui sont autant de sentiments et d'époques, eux qui se partagent l'année.

Elle est construite comme un mélange de chant et de récitatif. Une sorte de tradition orale : le diskharan, mot dont Jean est l'inventeur, mais qui m'a tant séduite qu'il vient s'inscrire désormais en bonne place dans le répertoire du folklore kephédan. Nul doute que d'autres diskharans seront évoqués dans le cadre de mes romans.

Tanaline, décor principal de l'action, est une ville de pêcheurs située dans le delta du fleuve Proll, delta qu'on nomme aussi Zulzen-Batil (ce qui signifie triangle vert en prilecte). Elle appartient donc à l'Empire Sadare. Ses quais sont baignés par l'Océan Goulu.

 
     
   
   
 
   
 
 
Texte Intégral
 
   
 
 

Refrain :
Ecoute la chanson, prête l'oreille
Le vent disperse les mots
Enserre-les dans ta tête
Enserre-les dans tes rêves
Anciens sortilèges
Anciennes malédictions

 

J'étais en ces temps-là apprenti à La Mouette Chantante, apprenant les gestes du métier aux bons soins de maître Philbert, artisan cordier.

De ma jambe souple, de mon dos droit, de mes étincelantes prunelles d'azur, il ne reste, dans le cœur des vieilles catins du port, que l'ombre d'un souvenir, comme le goût des cendres au lendemain de l'honneur que nous fait Siligor, quand dans le noir s'endort, détruit, le dernier souffle de vie. Remords, regrets, mes doigts sont gourds désormais pour torsader le chanvre et ravauder les filets. Il ne reste que les souvenirs de ces nuits d'enfants pour entretenir, derrière mes rares cheveux blancs et sous le cuir tanné de mon crâne ridé, la petite flamme qui me répète que je n'ai pas rejoint les champs de l'oubli.

Vous souvient-il, dieux, de ces folles années de blé gorgé de soleil, de l'éclat d'argent des poissons dans les vagues, de la rousse étincelle de l'écureuil dans l'exubérance des sous-bois ? Vous souvient-il de l'ample geste qui déploie l'épervier et lui fait cisailler l'onde de ses mailles ? Vous souvient-il, rauque et courroucé, du cri du goéland disputant une charogne aux chats mauvais, sur les quais de Tanaline ? Et Sistary se souvient-il de ce feu en nos coeurs, en nos veines, comme invoqué en son nom ?

Tanaline, ô Tanaline, née des amours du Proll et du Zulzen-Batil, cité bénie où je vis le jour, cité maudite qui accoucha ma douleur.

 

Au refrain

 

Apprenti cordier je devins, à l'échoppe de La Mouette Chantante, en ces temps d'autrefois.

Litara a-t-elle gardé le compte des brocs de bière que je buvais dans les tavernes de la ruelle des Champs Oubliés, a-t-elle thésaurisé les couplets que nous chantions, bras dessus, bras dessous, arpentant le sol comme si le monde nous appartenait ?

Il n'y avait, dans notre joyeuse compagnie, que torses plats, que voix en sortir de mue, que gestes péremptoires, que sifflets jaillissant d'entre les lèvres au passage des bourgeoises attardées. Le monde était jeune, et nous en étions l'éternel printemps pour l'éternité. Il y avait Eromir, il y avait Merindor, il y avait Teronian et Plugrignon. Il y avait Effindaje, dont la voix n'avait pas mué.

Tanaline, ô Tanaline, écrin de nos rires, linceul de nos peines.

 

Au refrain

 

Apprenti cordier, bientôt artisan, m'en suis allé par les chemins creux aux murs d'aubépine et de ronce, de cité en cité mesurer l'agilité de mes doigts à l'aune des maîtres cordiers dans les ports des provinces du sud.

Sédusaa a-t-elle tenu comptabilité des corps ployés sous mon étreinte, des soupirs échangés au creux des cous, des gouttes de sueur et des râles au profond de mes nuits ? Sédusaa sait-elle combien de vaines promesses, de serments vite oubliés, de départs au matin blême, de couches défaites et de cris rageurs dans mon sillage ? Je savais, revenant vers Tanaline, les lieux où ne pas dormir et ceux où partager la chaleur d'une couche.

Dans ma musette, des brins de chanvre, des tiges de roseau, des feuilles de lin et, dormant comme prête à s'éveiller, l'idée d'un filet, épervier souple et solide aux mailles fines et lâches pouvant, d'un geste du poignet, se faire pièce de tissu d'où nul poisson jamais ne s'échapperait. Joyeux et leste, je pénétrai Tanaline comme un taureau la génisse.

Tanaline, ô Tanaline, chaude et douce, âpre et cruelle.

 

Au refrain

 

Maître-cordier à l'enseigne du Goémon Tressé, j'accueillais le bon peuple en blouse de cuir ; le tabouret de mon échoppe était mon trône, l'épissoire mon sceptre.

Titiarane sait-elle énumérer les nœuds que je nouais dans le chanvre et le lin, les tours imprimés à la fibre battue, les spires et plombs accrochés aux dernières mailles, les allers et retours de la navette sur le métier ?

A l'été de ma vie, je moissonnais les eüces dans les rangs des marins fortunés et, comme avant, au soir venu, parcourais la ruelle des Champs Oubliés, franchissant le seuil des tavernes et m'égosillant, bras dessus bras dessous, avec Eromir, Merindor, Teronian et Plugrignon, à la recherche du seul manquant à l'appel : Effindaje, qui avait quitté la ville avant que sa voix ne mue ; Effindaje, apprenti-naute sur un long-courrier. La terre battue de la ruelle des Champs Oubliés a gardé la trace de nos virées exubérantes, des nos talons qui l'arpentaient alors que nous chantions l'absence d'Effindaje.

Tanaline, ô Tanaline, ma belle ma maudite, royale prostituée, Tanaline, tu savais ce qu'était Effindaje devenu.

 

Au refrain

 

Siégeant à la corporation locale du Renard Prêchant, j'encaissais les tributs et les amendes, payais l'octroi à la Guilde des Paniers Pleins, arbitrais les conflits internes, ouvrais les séances à notre poêle.

Itanis a sûrement conservé sur ses registres les décomptes de notre trésor, les minutes de nos actes, les jugements de nos pairs, qui accordaient ou refusaient le statut de maître en son métier aux artisans qui se présentaient à nos assemblées. Mais Itanis n'a pas jeté l'œil sur ce riche client qui, au petit matin, franchit le seuil de mon échoppe pour passer l'étrange commande d'un épervier qui emprisonnerait le vent.

Lourd et long été que celui-ci, où les recherches me séparèrent des fêtes nocturnes, de ces temps où, en compagnie d'Eromir, de Merindor, de Teronian et de Plugrignon, nous cherchions dans la poussière de nos bottes l'image d'Effindaje.

Tanaline, ô Tanaline, rage et joie.

 

Au refrain

 

Maître-cordier cherchant à emprisonner le vent dans les mailles d'un épervier, m'en allais chaque matin, franchissant les portes de la ville, cueillir, encore emperlées de rosée, les toiles d'araignées aux creux des buissons d'aubépine.

Vi-Tanta sait-elle encore dire le soin que j'apportais au choix des plants de chanvre et de lin, des sèves et des tanins ? Vi-Tanta sait-elle encore la douceur et l'heure où cueillir les rameaux et les tiges, l'endroit, le lieu et le temps où les laisser lentement sécher ?

La nuit, à la chandelle, je décantais, filtrais, chauffais, purifiais, évaporais et distillais. Dehors, les cris d'Eromir, de Merindor, de Teronian et de Plugrignon me raillaient et chantaient la triste complainte de l'oubli d'Effindaje.

Tanaline, ô Tanaline, mon labeur et mon repos.

 

Au refrain

 

Grand-maître en mon métier, m'en suis allé livrer à mon riche client son épervier pour capturer le vent, mailles légères comme un soupir, mailles fortes comme les tempêtes d'équinoxe.

Ragamon a sûrement consigné mes cris de rage, mes jurons et mes insultes jetés au vent du soir, devant la porte de mon client décédé, car à l'insu de tous hormis de ceux qui le tuèrent, il était sectateur de la vile Reverse, et ces gens-là ne vivent pas assez longtemps pour verser son tribut à l'honneur.

Et, dans la ruelle des Champs Oubliés, où j'étais parti pour noyer ma fureur dans le vin, peut-être bien la déverser en coups de poing, j'ai retrouvé Eromir, Merindor, Teronian et Plugrignon, j'ai retrouvé nos anciens chants et leurs paroles, le souvenir d'Effindaje. Au feu de la cheminée du Chat Glapissant, nous nous contions nos vies : Eromir maître-barde, Merindor maître-pêcheur, Teronian maître-charpentier et Plugrignon maître-parfumeur. Dans les reflets rubis du vin, nous rêvions au destin d'Effindaje, sûrement maître-naute au long cours.

Tanaline, ô Tanaline, mon aimée et ma haïe, mon bonheur et mon chagrin.

 

Au refrain

 

Notable parlant haut devant le Gouverneur quand se rassemblait son Conseil, j'organisais le service d'ost et d'incendie, recrutais pour la milice, contrôlais les comptes des guildes, veillais aux poids et mesures, traquais les contrefaçons et malfaçons, gérais la population des portefaix.

Aquital m'est témoin que j'aimais ma ville, que je mettais mon cœur et mon âme à son service, que bien que ne naviguant pas, je respectais le fleuve, et l'océan, et le marais. Chaque navire accostant était pour moi une fête de bienvenue, chaque départ me demeurait promesse de retour prochain.

La nuit venue, avec Eromir, Merindor, Teronian et Plugrignon, nous cherchions le souvenir d'Effindaje, questionnant les putains du port, cherchant dans les traits des nouveaux venus la trace de nos souvenirs. C'était des temps d'automne et de brouillard où il pleuvait comme au printemps, et nos pas ne sonnaient guère sur les pavés de la ruelle des Champs Oubliés. C'étaient des temps où, furtifs, nous échangions quelques instants de bonheur, de chaleur, contre un demi eüce, aux abords des quais, entre des draps douteux et dans les bras de beautés fanées. C'étaient des temps de confidences douces-amères, de chandelles tremblotantes et de rêves agonisants dans ces odeurs de femmes qui sentaient la mer.

Tanaline, ô Tanaline, évanescente et solide sous nos pas.

 

Au refrain

 

Premier conseiller auprès du Gouverneur, je ne chantais plus guère, et partageais mon échoppe avec le fils de Merindor.

Eritaïs, te souvient-il de la saveur du dernier souffle de Teronian, tombé de trop haut pour qu'il put jamais se relever ? Te souvient-il des cris de Plugrignon, mort dans l'incendie de son atelier ? Te souvient-il des yeux fixes d'Eromir, poignardé lors d'une rixe stupide ?

Avec Merindor, graves et mélancoliques, nous soignions nos âmes au Chat Glapissant, buvant un thé amer comme la vie, fort comme l'amour et suave comme la mort.

C'étaient des temps de rides gravées au coin des yeux, sur le front et aux commissures de la bouche. C'étaient des temps de mes regrets de n'avoir jamais pris d'épouse, des temps où mes nuits toutes pareilles s'achevaient dans les bras d'une catin du port, toujours la même, et qui doucement, tranquillement, se préparait à vieillir à mes côtés.

Tanaline, ô Tanaline, douceur et mélancolie, Tanaline mon amante et mon bourreau, Tanaline berceau d'Effindaje.

 

Au refrain

 

Pressenti pour succéder au Gouverneur agonisant, je vieillissais en silence, calme et paisible en compagnie de Merindor.

Madranie riait de me voir encore essayer sans relâche, jetant mon épervier, de capturer les souvenirs et de n'attraper que le vent, de piéger l'amour et de ne ramener qu'une catin des quais, toujours la même, dont j'étais devenu le seul et tout dernier client et qui, au Chat Glapissant, buvait du thé en repoussant les avances de Merindor.

C'étaient des temps où l'épouse de Merindor venait le chercher quand la lune était haute, c'étaient des temps d'hiver ouvrant sa porte, où l'ours s'endort dans sa tanière, et où j'ai décidé de prendre, pour femme légitime, celle qui jamais ne s'était refusée à moi, la seule vers laquelle mes errances m'avaient toujours ramené, la catin avec qui je parlais plus que je ne batifolais.

Tanaline, ô Tanaline, merveille et ruine, splendeur et décadence, tu savais Effindaje très proche.

 

Au refrain

 

Jeune marié mais vieil artisan, j'ai emmené Merindor dans son dernier voyage et j'ai regagné mon logis. J'avais cru railler Kethilf, mais il avait agi depuis longtemps déjà : avant même que je ne fus maître cordier - du temps où tous, hormis Merindor dans notre compagnie, nous avions perfectionné nos métiers dans les ports des provinces du sud. Oui, Kethilf avait agi quand Effindaje, selon les dires de Merindor, avait embarqué comme apprenti-naute sur un long-courrier.

Tanaline, ô Tanaline mille fois maudite et mille fois bénie, tu m'as donné pour épouse une catin du port, et tu m'as donné pour épouse Effindaje, qui goûtait trop ma compagnie avant que nos voix ne muent. Effindaje qui jamais n'avait révélé qu'elle était femme, travestie pour l'amour d'une jambe souple, d'un dos droit et de l'étincelle au fond de mon regard azur.

Tanaline, ô Tanaline, que j'aime tant et que je hais tant.

 

Au refrain

 

Jeune veuf mais déjà vieillard, orgueilleux et plein de rancœur, je jette sans relâche mon épervier pour capturer Siligor, mais ne ramène jamais que Tanaline, mon berceau, ma vie, mon tombeau, mon printemps, mon été et mon automne, à l'hiver de ma vie.

 

Au refrain

 

* Notes du transcripteur : le diskharan, ballade typique de la Plaine des Griffes Orientales, est l'alliance d'un chant très vif et entraînant, souvent sous forme de refrain, et d'un récitatif. Il arrive fréquemment qu'un même refrain soit utilisé (paroles et mélodie) pour plusieurs diskharans. Cette ballade est généralement interprétée à la petite harpe, le refrain étant repris en chœur par l'assistance. Durant le récitatif, l'exécutant s'accompagne de son instrument, généralement sous forme d'improvisations arpégées. La Ballade d'Effindaje est un thème très ancien mais qui, sous forme de diskharan, est restée très vivace dans la région de Tanaline. Il en existe de nombreuses versions.