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à Ned, ma petite soeur,
qui connaît le poids des rêves et des cauchemars
Mes parents sont des menteurs.
Ce n’est pas vrai, je ne suis pas d’ici. Ce n’est pas possible.
J’en ai pris conscience voici à peine quelques instants, au bord de l’eau. Le soleil venait de se coucher, des libellules virevoltaient en aériennes acrobaties, un martin-pêcheur se pavanait devant son nid tout juste construit — un parterre entier de renoncules, sur lequel je m’étais assise.
J’étais bien, j’étais chez moi, calme, euphorique.
Trop bien, trop calme, trop euphorique.
Vraiment chez moi.
oOo
On dit que les enfants trop beaux, à leur naissance, sont aussitôt repérés par les fées.
Quand tout dort dans la maison, quand les braises du foyer rougeoient à peine, quand le chat qui dort agite ses pattes et remue sa queue en pensant à toutes les chasses qu’il a menées dans la journée, les fées s'en viennent, juchées sur les ailes de la nuit. Sans bruit, sans plus de signe de leur présence qu’un léger friselis de l’air, elles passent par une ouverture, n’importe laquelle : une fenêtre que, l’été venant, quelqu’un dans la maison a laissé ouverte ; ou même encore la cheminée, s’il n’y a rien d’autre et que les flammes du foyer ne risquent guère de les brûler. Faisant danser, dans la lumière argentée de la lune, quelques minuscules particules de poussière, elles se faufilent, passent par le trou de la serrure si nécessaire, évitent le grand lit où le père ronfle et bave, où la mère s'agite et, dans son sommeil, craint pour le petit être qu'elle a mis au monde il y a si peu. Et enfin, leurs minuscules ailes diaphanes irisant les rayons de lune, les fées se penchent sur le berceau. Toujours, à ce moment-là, le bébé ouvre les yeux.
Toujours.
C’est pour cela que l’on oublie les premières années de sa vie, comme un creux sur la lèvre supérieure où un doigt se serait posé pour faire taire la rumeur. Pour que l’on ne sache pas que les fées sont présentes peu de temps après toutes les naissances, à regarder les nouveau-nés.
Aucun n’échappe à leur examen. Toutes ensemble, elles font cercle, contemplent, échangent des commentaires, jaugent, soupèsent, évaluent : ce petit d'homme-ci mérite-il de, sera-t-il, faut-il, et qu'en pensez-vous ? Elles regardent, admirent. Il est si beau, à agiter ses menottes, à sourire de ce sourire édenté qui illumine les yeux et place de chatoyants diamants au creux de l'âme. Tellement beau, tellement fragile...
Tellement temporaire, aussi, dans sa grâce fugace.
Pour le peuple de l’imaginaire, le monde des humains est fascinant : des vies si brèves, tant de passions, tant d’erreurs, tant de précipitation et, parfois, surprenant et inattendu, une émotion comme un feu d’artifice dont il ne resterait, après, qu’une odeur piquante dans l’air et des images dans la tête ; des joies immenses que l’éternité ne pourrait contenir, tant elles sont vastes ; des peines plus insondables que les plus profonds des abysses marins et où l'on se noierait presque avec les délices de l'abandon.
Le peuple de Faërie vit longtemps, très longtemps. Il ne meurt pas tant qu’il reste un humain qui rêve. Parfois, cependant, il s’étiole. Il se tourne et se retourne dans son ennui, le quotidien colle à sa peau comme un linceul froid et humide où les jambes s’emmêlent et s’emprisonnent. Alors, les fées cherchent, dans leurs pensées, une nouvelle frontière, de nouvelles idées, de nouveaux éclats de rire, des larmes de joie ; un nouveau thème pour faire chanter le vent dans les ramures des chênes, un froufrou renouvelé pour les feuilles d’automne qui s’effritent lorsqu'elles dansent leur dernière valse ; un nouvel éclat de ciel bleu dans l’œil d’un renard, une nouvelle pelisse pour le blaireau…
Mais les pensées ne font pas rêver les fées. Bien vite, comme un soufflé aux pommes retombe rapidement, leur quête s’épuise dans un soupir. Elles s’en viennent alors sur Terre, regarder les nouveau-nés ; chercher, dans la bulle de salive qui s’éternise aux coins des lèvres du nourrisson, un reflet de l’adulte qu’il deviendra. Et quand, dans les reflets moirés aux couleurs arc-en-ciel, elles découvrent leur propre reflet, les fées s’étonnent. Leurs ailes s’agitent, leur pépiement se ferait presque audible ; elles tournent dans les airs, laissant dans leur sillage un peu de poussière argentée retomber en vagues paresseuses.
oOo
Je n’aime pas faire les poussières. J’ai l’impression d’ôter, de la surface de la Terre, un peu de cet air que les fées nous amènent de Faërie. Car ainsi, je le banalise, je lui ôte son émerveil, quand je le mélange aux relents des activités humaines, terrestres ; j'en appauvris la magie en l'humanisant.
oOo
Penchées sur les enfants trop beaux, perchées sur les montants du berceau, étudiant les reflets de cette salive qui n’en finit pas de sécher, il arrive que les fées découvrent aussi des visions merveilleuses, inconnues.
C’est que ces bébés-là ne sont pas vraiment, pas totalement humains.
Oh, bien sûr, ils sont de chair et de sang ! Dans leurs veines coule le flot rouge, dans leurs muscles circule l’influx nerveux, et leurs yeux sont de merveilleux appareils photographiques. Ils sont et demeurent Homo sapiens sapiens, de la première séquence de leur ADN jusqu’au fonctionnement intellectuel conscient et cognitif, de l'inné à l'acquis à venir.
Sauf que là, tout au fond, derrière la partie de leur cerveau où se cachent leurs origines, juste en haut de la colonne vertébrale, ils se souviennent sans mots ni symboles. Ils se rappellent, sans images, la création du monde, et comment ils sont descendus, une fois, déjà, sur un bord de rivière comme celui-ci, parce qu’émus par les lamentations d’une tribu d’anthropoïdes à peine capables de se tenir debout. Ils se souviennent de la façon dont ils se sont unis à ces êtres, qui hésitaient entre l’instinct et la raison, entre le statut d’animal supérieur et celui de gibier pour grands fauves. Ils se remémorent leurs souffrances, leurs cris, leurs pleurs.
oOo
La douleur peut être belle, instructive, constructive, quand elle sait porter une émotion, quand elle se transcende pour ouvrir sur autrui, sur les rêves, sur l’imaginaire.
Le peuple de Faërie a souffert, pour que les petits d’hommes sachent rêver, et pleurer moins fort.
En retour, les petits d’hommes souffrent aussi, parfois : pour payer la dette, le prix de leurs rêves qui s’effilochent, pour compatir avec cette ancienne douleur des gens de Faërie.
oOo
Le petit peuple se nourrit des rêves des humains. A la source de nos mythes et légendes, il vient boire le nectar qui, lui restituant sa vraie place, lui permet de survivre.
Malheureusement, quand seul un mince filet de ce nectar peine à se frayer un chemin entre le métro, le boulot et le dodo, quelques fées disparaissent…
A tout jamais.
Bien sûr, ce n’est pas trop grave ! Ce sont de vieilles fées. De celles qui sont là depuis le début. Qui ne faisaient rien, sinon toujours radoter les mêmes complaintes, les mêmes sempiternelles rengaines. A force de les entendre rabâcher, les jeunes fées ont tout retenu : air et paroles. La perte est individuelle, elle ne met pas en péril la structure même de Faërie.
Le nectar n’est pas immuable. Il vit et se transforme, c’est ce qui en fait la beauté.
C’est pour cela que les fées, malgré tout, sont immortelles.
Mais il arrive qu’il faille davantage que la relation de songes humains, davantage que des ombres et des reflets. Parfois, il faut aussi de la matière de première main. Ainsi, de temps en temps, quand les fées décèlent ces rêves inédits, cet inconnu, dans les irisations de la bulle de salive perlant au bord des lèvres des nouveau-nés, elles comprennent soudain qu’est venu le temps de contes neufs. Alors, rapidement, aussi vives qu’un vol de martinets, elles s’en retournent en Faërie conter la merveille à laquelle elles ont assisté.
Il ne faudrait pas croire que, puisque le peuple de Faërie a le temps pour lui, il ne sait pas réagir avec la vitesse requise. S’il est bien une chose que vous apprend l’éternité, c’est qu’il y a un temps pour tout : un temps pour courir plus vite que le temps, un temps pour marcher plus lentement que les arbres.
Et là, il faut se presser.
Comment pensiez-vous que de nouvelles fées voyaient le jour ?
oOo
Celles qui sont allées visiter la Terre racontent l’émoi de la découverte. Les autres écoutent. Tout le monde comprend et s’émerveille.
La plus vieille des fées se propose, toujours.
Dans son intégralité, le peuple de Faërie se rend sur Terre, pour contempler ce nouveau-né si particulier.
Devant le berceau, au pied du lit des parents ronflants et geignants, il se rassemble.
Combien pensez-vous qu’il peut tenir de fées sur une tête d’épingle ?
La réponse vous étonnerait.
oOo
La plus vieille des fées descend dans le berceau. Elle s’assoit sur les couvertures. Elle embrasse le bébé sur le haut de la tête, à cet endroit où, sous la peau, bat comme un lent tambour : le rythme de l’imaginaire de l’enfant.
Quand elle relève la tête, elle a perdu, au coin des yeux, ses ridules charmantes. Elle a la bouche qui sourit plus pleinement, elle a la taille qui se cambre avec plus de grâce. Puis, un par un, tout le petit peuple défile et embrasse à son tour la vieille fée sur le sommet du crâne.
Epousant le rythme de ces baisers, le bébé dans le berceau ouvre de plus en plus largement les yeux ; il cesse d’agiter les mains, dresse la tête, puis le torse, et finalement se soulève.
Dans le même temps régresse, en symétrie, celle qui s’est dévouée pour le peuple de Faërie.
Finalement, au bout d’un temps qui dure, pour des yeux humains, autant qu’un battement de cils ôtant de l’œil une poussière, voici que l’enfant a des ailes et qu’il s’envole rejoindre, dans les airs, le petit peuple.
Dans le berceau, l’ancienne fée, changée en enfançon, babille et joue avec ses mains.
oOo
J’ai eu trois enfants. Je les ai veillés chacun de longues nuits durant, pendant les premières journées de leur venue sur Terre.
Je n’ai jamais aperçu les fées.
Cependant, à chaque fois, est arrivé ce moment où une poussière se glissait dans mon œil. Une sorte de sable qui démange et force les paupières à se fermer.
J’ai battu des cils et, instantanément, mon bébé réveillé babillait.
oOo
Pourquoi les vieilles fées se sacrifient-elles ainsi ?
Aujourd’hui, quand je contemple mes bras sans forces, mes jambes qui ne me portent guère, je comprends. Elles cherchent à retrouver l’innocence. Les frissons de celui qui ignore tout. Le plaisir de la découverte.
Toutes n’éprouvent pas ce désir, ne partagent pas cette abnégation. Je sais que certaines restent convaincues pouvoir encore, dans leur enveloppe féerique, éprouver ce même plaisir, ce même émerveillement, cette même fièvre de s’ouvrir. Alors, elles trichent.
Le peuple fée a besoin de boire à de nouveaux contes. Seules sont capables de le permettre les plus anciennes de ses membres. Aussi, malgré tout, il faut bien qu’elles en passent par l’échange.
Et les récalcitrantes, quand elles s’incarnent, formulent un vœu terrible : revenir rapidement à leur état de fée.
Elles n’ont guère d’autre choix, pour rejoindre au plus tôt leur pays tant aimé, que de mourir vite.
Oui, mais voilà : la science des hommes s’acharne à vouloir les soigner, dans leur chair et dans leur esprit.
oOo
Quand meurt un être humain, les fées viennent plonger dans ses larmes.
Si elles reconnaissent l’une des leurs, une de celles qui s’étaient incarnées par le biais de l’échange, elles l’embrassent sur le sommet du crâne, et leur ancienne compagne renaît parmi les siens.
Pour que cet instant survienne plus tôt, les vieilles tricheuses rusent, s’inventent des stratégies.
Les hommes ne veulent pas accepter la mort, ni la souffrance.
Leur vie est si brève !
Alors ils luttent, inventent des traitements, conçoivent de nouveaux médicaments. Ils prolongent la vie, par amour des leurs.
Et les vieilles fées, prisonnières des souffrances et des douleurs d’un corps humain, doivent attendre.
Certaines, toutefois, décident qu’il n’est pas possible de les soigner.
Elles doivent partir au plus tôt, vite, vite ! Il leur reste tant de ce fabuleux nectar de rêve à déguster, juchées les deux cuisses de part et d’autre d’une libellule nonchalante !
oOo
Je suis une vieille, une très vieille fée. Peut-être, si ça se trouve, la plus vieille de toutes les fées. Mais, quand mon temps est venu de prendre la place d’un enfant de la Terre, j’ai triché, afin de pouvoir rentrer chez moi plus vite.
On appelle cela, en langage humain, une maladie orpheline. Il faudra aux humains tant de temps pour me soulager que, probablement, je partirai avant qu'ils n'aient pu me contraindre à prolonger mon exil du pays de Faërie. Mais la douleur, mais la souffrance, mais la terreur de la prochaine crise... Combien dur est le prix à payer !
Et peut-être reste-t-il une leçon que je dois encore apprendre : rendre belle ma souffrance.
Non pas pour moi ; en moi la douleur n'est pas beauté, elle est ravage, cendres, désolation, sel sur la langue et terreur en l'âme. Mais pour les enfants de la Terre, pour qu'ils sachent que cette douleur est une condition de la vie, pour qu’un jour cette épreuve les fasse rêver et comprendre le premier cri qu'ils poussent en ouvrant les alvéoles de leurs poumons ; qu’ils sachent, au plus profond d'eux, que cette atroce initiation à la vie est nécessaire. Et pour que, enfin, elle amène les fées à trouver en eux, à leur naissance, des reflets inconnus dans leurs bulles de salive.
Assise au bord de l’eau, parmi les renoncules, je regarde les libellules et je songe à l’instant de mon départ, demain, ou plus tard encore.
Les fées verront-elles, dans mes larmes vite séchées, le reflet de ce que j’étais, de ce que j’aurais pu être ?
Les tricheuses reçoivent-elle le pardon de leurs pairs, le baiser libérateur ?
Je veux croire que oui. Je veux croire que pour mes souffrances, pour mon humanité bafouée à chaque instant de ma vie de femme, et pour la leçon bien apprise, malgré tout, mes sœurs m’accepteront de nouveau parmi elles.
Je veux toujours croire aux fées.
oOo
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