Je suis Lydidane, seconde Bala de l’Ordre Bleu.
Pour l’enfant que je porte et tous
ceux à venir, sur la trame d’éther imprégnée
de magie j’écris des mots qui seront lampe. Je m’y
suis engagée l’été de mes huit ans, en acceptant
la charge ou plutôt le destin qui m’avait désignée.
Peu avant ma naissance, des rêves clairvoyants, en nuées
de corbeaux à l’assaut du maïs, s’étaient
abattus sur les nuits de la lignée Kirslane. Puis l’on vit
nettement le signe : les trois couleurs dans mes cheveux. Car je suis
le soleil incarné dans le blé, les ténèbres
profondes au cœur du sarrasin, et les folies vivaces de l’avoine
rousse.
oOo
Nous habitions une cité-spirale, un lieu d’étude
et de sagesse à l’écart des remous du monde. Notre
vallée secrète — une plaine oblongue au nord des monts d’Eternité,
près d’un long lac aux eaux profondes — bordait une forêt
sauvage où prospéraient les fées. J’aimais
monter jusqu’au plus haut des tours. Chaque matin, j’y admirais
les horizons : la courbe fraîche des glaciers qui nous gardaient
sur trois côtés, et le nord où bruissaient les couleurs
des saisons. Je songeais alors à mon ancêtre Ceredawn, épris
de paix et d’harmonie. A toutes ces épreuves qui l’avaient
forgé, puis convaincu de rassembler ici les graines d’un
vrai renouveau. Il avait relevé notre Ordre et transmis ses pouvoirs,
par la parole et par le sang. Six filles bien-aimées pour fonder
six lignées, le nom des mères et leurs talents faisant toute
la différence. Quant à ses fils... Mahil était le
seul à avoir dépassé l’enfance, mais un couteau
jaloux en avait fait le Ventre-Nu.
Ceredawn était mort, bien avant mon temps. Après
des siècles d’existence, encore si jeune et magnifique, lui
qui s’était montré le plus parfait des mages bleus
avait suivi notre déesse Danafée, pour gagner le pays brillant
que nous racontent les dragons. Sa sœur Naïg, son ultime amante,
fut chargée de veiller sur l’Ordre : longtemps et sans vieillir,
tandis que naissaient les enfants dont les enfants furent mes parents.
Puis vint le temps des rêves qui parlaient des ennemis. Et la promesse
de retour pour que la lutte soit possible. Sans hésiter, Naïg
embrassa le destin que lui désigna Danafée : être Bala,
la femme-triple. Et je pris sa relève en cet été
fameux, l’année de mes huit ans, quand l’enfant qu’elle
portait s’échappa de ses flancs pour peser dans mes bras.
Je n’oublierai jamais la pureté du ciel dont
s’habillait ce matin-là, tandis que je gagnais les tours
pour mon spectacle quotidien. Je savais la naissance imminente, et j’eus
des mots de gratitude car l’absence de nuages paraissait un bon présage.
Le soleil ardait, déjà très chaud. Il mordait mes
bras nus. Je regardais la neige des hauteurs lointaines avec un brin d’envie.
Puis je vis le déploiement d’ombre, le ciel qui s’encombrait
soudain, et l’avalanche noire s’arrachant à nos montagnes.
Premiers appels, instants d’alarme. Me retournant,
je compris aussitôt. Le danger arrivait de partout, et sous diverses
apparences. Car le nord, lui, montrait une colonne éblouissante,
qui perçait de son éclat l’épais rempart de
la forêt.
Ils étaient là ! Nos ennemis !
Le jour,
en avançant, les rassembla autour de notre territoire. Ils y formèrent
un campement de horde où se rencontraient les extrêmes. Le
blanc, le noir. La Loi et le Chaos, querelles remisées afin de
nous détruire. Il leur manquait pourtant un chef, dont ils invoquèrent
le nom. Ligdû ! Ligdû ! Leurs cris vibrèrent
jusqu’aux feux du crépuscule. Ensuite...
C’était une nuit lourde à détremper
les draps. Un orage couvait, qui n’éclata jamais. Ne résonnaient
que les tambours, pour ajouter à la tension, et les cris aigres
de l’armée qui nous cernait de maléfices.
Qui songeait au sommeil ? Conduits par très-vieil-oncle
Mahil, les plus âgés s’usaient à maintenir les
champs de forces. Mon père et ma tante Dwenkie, dignes guerriers
de la lignée Sarline, fourbissaient leurs lames d’énergie
trempée. Je me souviens aussi des prières aux dragons, ma
mère et ses aînées groupées au centre du domaine,
usant des talents bruméïs pour ouvrir un passage aux messagers
de la déesse.
Car Danafée avait parlé. Les dragons de
la Tourbe Noire apparaissaient sous forme humaine et décrivaient
la terre où nous serions en paix. Ils devenaient des vaisseaux
aériens, coque d’écailles et membranes en voilure.
L’Ordre évacuait ses premiers lots d’enfants: la lignée
Roun’ et la lignée Brudène, les transes des Kirslanes,
tous les Sarlines belliqueux et les beaux Danaëls qui parlaient aux
démons.
Vint le tour des Bruméïs. Et ma mère
s’envola, sans un regard, sans un adieu.
Je me sentais abandonnée,
les larmes m’écorchaient les yeux. J’aurais voulu tenir
l’un de ces terrifiants tambours afin de lui crever la peau ; ou
m’accrocher aux robes de ceux qui restaient, pour y enfouir ces cris
qui dévoraient les miens. Mais qui ? Qui se serait soucié
de mes angoisses enfantines ? Si mes propres parents avaient su m’oublier...
Je ne connaissais pas la main aux ongles longs qui se
posa sur mon épaule, ni sa jumelle encombrée d’un
mouchoir dont le lin s’attaqua, d’autorité, aux débordements
de mon nez. L’homme avait des cheveux d’un vert vif atrocement
brillant. Le tissu de ses vêtements devait beaucoup à l’illusion.
J’étais très jeune, mais avertie. Et l’aspect
de ses yeux — des prunelles d’argent sur deux globes de nuit — hurlait
sa véritable race : un dragon.
« Tu dois suivre Dalamath, me siffla son esprit.
Ta Bala le veut. »
Il me prit dans ses bras. L’instant d’après
s’ouvrait la chambre de Naïg, et se révélait l’héritage
qui me fut confié.
oOo
« Vois ces feux sur la plaine. Et la nuit, si brumeuse
qu’on ne perçoit pas les lunes ! On croirait bien un nouveau
sortilège : notre domaine renversé, les pieds dans les étoiles...
»
Elle me tournait le dos pour épier l’horizon.
Sa tresse dénouée rivalisait avec l’éclat des
neiges inviolées. Son visage ? Imprimé dans mon cœur
depuis le premier jour. Pour le représenter, il faudrait le plus
fin des pinceaux trempé dans la lumière. Les yeux sont des
amandes noires où se capturent les couleurs. D’autres yeux
de dragon, car un peu de ce sang rayonnait dans ses veines. Naïg,
la première Bala. Aucun chagrin ne résistait en
sa présence. Elle irradiait l’amour et j’étais
toute dévotion.
« Ils ne t’ont pas abandonnée, Lydidane.
C’est moi qui ai voulu te conserver jusqu’à la fin.
Quand il naîtra... Je n’aurai droit qu’au premier cri.
Après, tes bras succéderont aux miens. »
Je ne comprenais pas. Ou trop. Refus, colère, terreur.
J’exprimais si bien la confusion que Naïg oublia la fenêtre
et vint me broyer les épaules. Son ventre distendu m’apparaissait
soudain la plus horrible des malédictions.
« Ce n’est pas lui qui me tuera, Lydidane,
mais bien Ligdû. Celle qui hurle au travers de la nuit à
chacun de mes spasmes, car elle hume de loin le sang frais dont se poissent
mes cuisses. Ligdû l’immonde, qui se pourlèche en rêvant
de ripailles horribles. Mais tu sauveras mon enfant, Lydidane. Tu seras
sa Bala et celle de notre Ordre, plus complète encore
que je ne fus. »
Très-vieil-oncle Mahil ne frappait jamais aux portes.
Son arrivée subite aiguisa la notion d’urgence. Les anciens
consumaient leurs ultimes réserves. Il restait très peu
de temps avant la chute des barrières énergétiques.
« Je ne partirai pas, affirma-t-il avec force. Tu
auras beau me supplier, arguer ton rang ou bien ton âge supérieur
au mien, tu es mon seul amour et je mourrai à tes côtés.
— Mon plus fidèle allié, dit tendrement
Naïg. Sans toi, gentil neveu, il n’y a plus de Jilawanes.
— Qu’importe ? Je suis le Ventre-Nu, la lignée
de ma mère était vouée à l’extinction.
Ma lassitude est infinie, et puis... » Il soupira. « Je n’ai
pas l’âme des Balas. Or l’enfant qui va naître
fut mon père, et ça me terrifie. »
Naïg hocha la tête. Puis une contraction violente
la plia en deux. Le dragon Dalamath la porta sur son lit, et je faillis
hurler lorsque le blanc du drap vira très vite à l’écarlate.
« Lydidane... Je t’en prie, approche. Ecoute...
Le Ceredawn... Il arrive. Ce que disait Mahil... »
Le souffle lui revint.
« Il est plus que ce que chacun croit. Plus qu’il
n’en a lui-même conscience. Père de cet Ordre et votre
aïeul. Mon frère, mon amant, désormais mon fils. Tu
ouvres un nouveau cycle, Lydidane. Les Balas sont les femmes triples,
à la fois filles, épouses et mères. Elles veillent
sur le Ceredawn ainsi qu’il veille sur le monde. Car les mémoires
s’effilochent. Les dieux parcellaires, leurs servants... Ils souffrent
de crises hégémoniques. Des volontés de dictatures
assaisonnées d’intolérance. Justice et bon droit habitent
leurs clameurs, mais leurs drapeaux sont découpés dans l’égoïsme
aveugle ! »
Comme j’écoutais, alors ! Je buvais chacun
de ses mots, mon cœur vibrant en harmonie avec le sien. Ô Naïg,
ma sage et merveilleuse Bala, si tu savais combien la tyrannie persiste
à se déployer sur le monde !
« Nous sommes les enfants du Tout, m’expliqua-t-elle
encore. Notre équilibre ? La coexistence. Un amour universel. Nous
savons que la vie et la mort s’imbriquent en un même principe,
incarné par la Mère, Danafée, notre déesse
à l’échelle de ce monde. Et notre Dieu... Il est le
Père, Kernann. Un contenant qui se contient lui-même. La
jatte immense où l’on aurait jeté, sans les brasser
vraiment, les ingrédients du plus beau des gâteaux de fête.
Il est tous les possibles et tous les paradoxes. Jusque dans la plus infime
des poussières, nous l’adorons.
« A cela, les parcellaires opposent leurs conceptions
étriquées : le Bien, le Mal, chacun s’appropriant
le meilleur rôle et vomissant les partisans de l’adversaire.
Le Chaos met des robes noires et choie la destruction rapide afin de tout
renouveler. La Loi se vêt de blanc pour vanter les vertus d’un
état sans passion, où tout ce qu’elle juge parfait
perdurerait à l’infini. Chacun mène sa quête
au nom d’un absolu si bien amputé de bon sens qu’il
ne saurait être viable. Et quand leurs conflits menacent l’harmonie
du monde, quand l’un des deux partis s’apprête à
exterminer l’autre, alors nous intervenons, nous alliant au plus
faible sans souci de sa couleur. Nous rétablissons l’Equilibre.
Une tâche sublime, Lydidane, et ingrate. Car ces enfants-là
ne grandiront jamais. »
Que pouvais-je répondre ? Je n’avais que
huit ans, et l’ampleur du destin qui m’était révélé
aurait ployé plus d’un adulte. Je souhaitais refuser tout
en ignorant comment faire ou bien si j’en avais le droit. J’étais
Lydidane concentrée sur ses dilemmes. Puis Naïg accoucha de
toutes les réponses et je devins la femme triple, acceptant, embrassant,
se ruant sur ce fameux destin, unique façon de ne pas le subir.
Ceredawn. Le miracle. Un seul cri et je le portais déjà,
craignant de le laisser tomber, plus éperdue d’amour que
devant ma Bala, mes doutes dissipés.
« Faites vite, à présent, nous intima
Naïg. Ligdû sait qu’il est né et la faim la tenaille.
Je capterai son attention, je ruinerai ses forces afin qu’elle perde
votre trace. Lydidane ? Emporte ce coffret, il contient nos mémoires.
Ta charge est double, ma chérie. Mais j’ai confiance en toi.
— Attends ! Je veux savoir ! Qui est Ligdû
? Pourquoi cette obsession de dévorer le Ceredawn ? Naïg,
explique-moi ! »
Un regard, d’une intensité poignante. Je
vis la cicatrice au cœur de ma Bala.
« Ligdû est ma soeur, petite fille. Ou, plus
exactement, ce qui reste de ma sœur. Un corps mortel assoiffé
de vengeance, qui a perdu son âme au ventre d’un démon,
en offrant un support pour arpenter notre domaine. Les démons ne
sont pas mauvais, Lydidane. Juste des insatiables, des énergies
qui en consomment d’autres sans pourtant s’accroître.
Leur dimension se prête à ces chasses goulues. Pas la nôtre.
Ligdû voudrait se libérer de la pesanteur de son corps afin
de regagner son monde. Elle n’a jamais demandé à quitter
Pannusta, mais la magie du Chaos l’a piégée.
— Pourquoi manger le Ceredawn, Naïg ?
— Il est la Naissance, ma chérie. La Naissance
et l’Amour. Ligdû fut engendrée par de terribles sacrifices.
Sa venue eut un goût de Mort empoisonnée de Haine. Or les
contraires s’annulent, Lydidane. Et Ligdû sait bien ce qui
saurait la libérer. »
oOo
Un enfant se prépare au tiède de mes flancs.
Pourtant, l’été de mes huit ans, mes bras le protégeaient
déjà contre le vent du vol à dos de dragon vert.
Si lointaines années, si lointains souvenirs ! Et Aranog, apparaissant
soudain sous les nuages d’or d’un jour en plein éveil
: notre espoir insulaire, teintes profondes et nuancées dans le
cercle magique du mica des côtes.
Retrouvailles, installation. L’enfant occupait tout
mon temps et je dirai, quand le moment viendra, ce qui rendait particulier
ce Ceredawn. Mais cela ne se peut comprendre sans l’étude
préalable des ouvrages de Naïg.
Ma Bala possédait un don précieux.
J’en ai découvert la richesse en ouvrant le coffret légué,
quand les moments de paix supplantèrent enfin le quotidien d’agitation
des premiers jours. Pour affronter le temps et les ravages de l’oubli,
Naïg avait écrit. Point sur la peau tannée ou le papier
blanchi des chroniques communes, non ! J’avais, devant les yeux, des
pommes de cristal au cœur de fumée bleue. Et dans la coupe
de mes mains, elles devinrent bavardes, insinuant dans mon esprit les images
d’hier, les émotions passées, jusqu’aux pensées
secrètes captées autrefois par le talent des télépathes.
Le tout premier contact. Un bouleversement !
Une voix
se superposait, parfois. Son visage achevé, des aveux doux comme
un chaudron de crème au miel. A cet instant précis, j’ai
remercié la destinée qui me vouait à l’adorer
: Ceredawn, la récompense des Balas.
Comment Naïg avait-elle fait ? Il était si
présent, beau à un point que je n’avais imaginé.
Son chant m’inondait de divin, une chaleur enveloppante renforçant
mes énergies. Ses mots ? Plus que des confidences. J’avais
vraiment le sentiment de pénétrer dans son esprit. Ou d’en
être investie, plus merveilleux encore. Qui peut comprendre ? A
moins de vivre l’expérience, oui. Combien j’enviais
alors ceux qui l’avaient connu quand il était de chair !
Puis je me souvins : l’enfant et ses promesses.
J’ai longuement scruté la rondeur de ses joues, écouté
ses soupirs, l’amorce de ses pleurs...
C’est un cycle éternel. La troisième Bala ouvre déjà des yeux curieux sur les jeux d’ombres
d’Aranog. Quand viendra l’heure, elle aimera mon fils. Petite
sœur en destinée, bientôt chargée de nos mémoires.
Tu boiras ton lot de vin bleu : les larmes du soleil, le doux né
de l’amer, en vraies saveurs de vie. Lorsque je serai cendres pour
fertiliser tes champs, tu me verras longtemps dans chaque pain, chaque
gruau servi. Puis le bec aux plumes noires avalera trois grains et me
mettra dans l’œuf. Alors... Sur la palette des possibles réincarnations,
qui sait comment je reviendrai ?
Le Ceredawn est différent. Mon fils aura les traits,
la voix de mon aïeul. Pareil à l’enfant de Naïg.
Pareil à tous ceux qui suivront. Au sein de l’innombrable
qui lui est promis, le Ceredawn demeure unique. Son cycle aussi est éternel.
Mais puisqu’il eut, un jour, un vrai commencement, l’ordre
des choses est défini et je m’efface pour un temps. Avant
le symbole incarné, un premier enfant vit le jour. Et cette histoire-là — que je n’ai pas vécue —, la pomme recélant les fumées
d’origine, Naïg me l’avait confiée assortie d’un
nom : Le Livre de L’Enigme.
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