retour Echos de Kephéda
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L’attaque de la cité-spirale par les forces menées par Ligdû se situe au cours du second cycle — la Geste des Robes Bleues — entre le tome 9 (Le Chemin du Pays Brillant) et le tome 10 (Le Temps des Femmes-Triples).

Ce texte présente Lydidane, grâce à laquelle l'histoire de Ceredawn de Nogh et de l'Ordre Bleu est parvenue jusqu'à nous, et annonce le premier cycle (Le Livre de l'Enigme).

Il s'agit d'un prologue écrit en 1995, et auquel j'ai finalement renoncé lorsque j'ai dû revoir toute la construction du cycle romanesque.

Vous pouvez télécharger librement une version PDF de Lydidane dans la Boutique du site.

 
     
   
   
 
   
 
 
Texte Intégral
 
   
 
 
 
 
© Alexandre Dainche
 
     
 
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Je suis Lydidane, seconde Bala de l’Ordre Bleu.

Pour l’enfant que je porte et tous ceux à venir, sur la trame d’éther imprégnée de magie j’écris des mots qui seront lampe. Je m’y suis engagée l’été de mes huit ans, en acceptant la charge ou plutôt le destin qui m’avait désignée. Peu avant ma naissance, des rêves clairvoyants, en nuées de corbeaux à l’assaut du maïs, s’étaient abattus sur les nuits de la lignée Kirslane. Puis l’on vit nettement le signe : les trois couleurs dans mes cheveux. Car je suis le soleil incarné dans le blé, les ténèbres profondes au cœur du sarrasin, et les folies vivaces de l’avoine rousse.

 

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Nous habitions une cité-spirale, un lieu d’étude et de sagesse à l’écart des remous du monde. Notre vallée secrète — une plaine oblongue au nord des monts d’Eternité, près d’un long lac aux eaux profondes — bordait une forêt sauvage où prospéraient les fées. J’aimais monter jusqu’au plus haut des tours. Chaque matin, j’y admirais les horizons : la courbe fraîche des glaciers qui nous gardaient sur trois côtés, et le nord où bruissaient les couleurs des saisons. Je songeais alors à mon ancêtre Ceredawn, épris de paix et d’harmonie. A toutes ces épreuves qui l’avaient forgé, puis convaincu de rassembler ici les graines d’un vrai renouveau. Il avait relevé notre Ordre et transmis ses pouvoirs, par la parole et par le sang. Six filles bien-aimées pour fonder six lignées, le nom des mères et leurs talents faisant toute la différence. Quant à ses fils... Mahil était le seul à avoir dépassé l’enfance, mais un couteau jaloux en avait fait le Ventre-Nu.

Ceredawn était mort, bien avant mon temps. Après des siècles d’existence, encore si jeune et magnifique, lui qui s’était montré le plus parfait des mages bleus avait suivi notre déesse Danafée, pour gagner le pays brillant que nous racontent les dragons. Sa sœur Naïg, son ultime amante, fut chargée de veiller sur l’Ordre : longtemps et sans vieillir, tandis que naissaient les enfants dont les enfants furent mes parents. Puis vint le temps des rêves qui parlaient des ennemis. Et la promesse de retour pour que la lutte soit possible. Sans hésiter, Naïg embrassa le destin que lui désigna Danafée : être Bala, la femme-triple. Et je pris sa relève en cet été fameux, l’année de mes huit ans, quand l’enfant qu’elle portait s’échappa de ses flancs pour peser dans mes bras.

Je n’oublierai jamais la pureté du ciel dont s’habillait ce matin-là, tandis que je gagnais les tours pour mon spectacle quotidien. Je savais la naissance imminente, et j’eus des mots de gratitude car l’absence de nuages paraissait un bon présage. Le soleil ardait, déjà très chaud. Il mordait mes bras nus. Je regardais la neige des hauteurs lointaines avec un brin d’envie. Puis je vis le déploiement d’ombre, le ciel qui s’encombrait soudain, et l’avalanche noire s’arrachant à nos montagnes.

Premiers appels, instants d’alarme. Me retournant, je compris aussitôt. Le danger arrivait de partout, et sous diverses apparences. Car le nord, lui, montrait une colonne éblouissante, qui perçait de son éclat l’épais rempart de la forêt.

Ils étaient là ! Nos ennemis !

Le jour, en avançant, les rassembla autour de notre territoire. Ils y formèrent un campement de horde où se rencontraient les extrêmes. Le blanc, le noir. La Loi et le Chaos, querelles remisées afin de nous détruire. Il leur manquait pourtant un chef, dont ils invoquèrent le nom. Ligdû ! Ligdû ! Leurs cris vibrèrent jusqu’aux feux du crépuscule. Ensuite...

C’était une nuit lourde à détremper les draps. Un orage couvait, qui n’éclata jamais. Ne résonnaient que les tambours, pour ajouter à la tension, et les cris aigres de l’armée qui nous cernait de maléfices.

Qui songeait au sommeil ? Conduits par très-vieil-oncle Mahil, les plus âgés s’usaient à maintenir les champs de forces. Mon père et ma tante Dwenkie, dignes guerriers de la lignée Sarline, fourbissaient leurs lames d’énergie trempée. Je me souviens aussi des prières aux dragons, ma mère et ses aînées groupées au centre du domaine, usant des talents bruméïs pour ouvrir un passage aux messagers de la déesse.

Car Danafée avait parlé. Les dragons de la Tourbe Noire apparaissaient sous forme humaine et décrivaient la terre où nous serions en paix. Ils devenaient des vaisseaux aériens, coque d’écailles et membranes en voilure. L’Ordre évacuait ses premiers lots d’enfants: la lignée Roun’ et la lignée Brudène, les transes des Kirslanes, tous les Sarlines belliqueux et les beaux Danaëls qui parlaient aux démons.

Vint le tour des Bruméïs. Et ma mère s’envola, sans un regard, sans un adieu.

Je me sentais abandonnée, les larmes m’écorchaient les yeux. J’aurais voulu tenir l’un de ces terrifiants tambours afin de lui crever la peau ; ou m’accrocher aux robes de ceux qui restaient, pour y enfouir ces cris qui dévoraient les miens. Mais qui ? Qui se serait soucié de mes angoisses enfantines ? Si mes propres parents avaient su m’oublier...

Je ne connaissais pas la main aux ongles longs qui se posa sur mon épaule, ni sa jumelle encombrée d’un mouchoir dont le lin s’attaqua, d’autorité, aux débordements de mon nez. L’homme avait des cheveux d’un vert vif atrocement brillant. Le tissu de ses vêtements devait beaucoup à l’illusion. J’étais très jeune, mais avertie. Et l’aspect de ses yeux — des prunelles d’argent sur deux globes de nuit — hurlait sa véritable race : un dragon.

« Tu dois suivre Dalamath, me siffla son esprit. Ta Bala le veut. »

Il me prit dans ses bras. L’instant d’après s’ouvrait la chambre de Naïg, et se révélait l’héritage qui me fut confié.

 

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« Vois ces feux sur la plaine. Et la nuit, si brumeuse qu’on ne perçoit pas les lunes ! On croirait bien un nouveau sortilège : notre domaine renversé, les pieds dans les étoiles... »

Elle me tournait le dos pour épier l’horizon. Sa tresse dénouée rivalisait avec l’éclat des neiges inviolées. Son visage ? Imprimé dans mon cœur depuis le premier jour. Pour le représenter, il faudrait le plus fin des pinceaux trempé dans la lumière. Les yeux sont des amandes noires où se capturent les couleurs. D’autres yeux de dragon, car un peu de ce sang rayonnait dans ses veines. Naïg, la première Bala. Aucun chagrin ne résistait en sa présence. Elle irradiait l’amour et j’étais toute dévotion.

« Ils ne t’ont pas abandonnée, Lydidane. C’est moi qui ai voulu te conserver jusqu’à la fin. Quand il naîtra... Je n’aurai droit qu’au premier cri. Après, tes bras succéderont aux miens. »

Je ne comprenais pas. Ou trop. Refus, colère, terreur. J’exprimais si bien la confusion que Naïg oublia la fenêtre et vint me broyer les épaules. Son ventre distendu m’apparaissait soudain la plus horrible des malédictions.

« Ce n’est pas lui qui me tuera, Lydidane, mais bien Ligdû. Celle qui hurle au travers de la nuit à chacun de mes spasmes, car elle hume de loin le sang frais dont se poissent mes cuisses. Ligdû l’immonde, qui se pourlèche en rêvant de ripailles horribles. Mais tu sauveras mon enfant, Lydidane. Tu seras sa Bala et celle de notre Ordre, plus complète encore que je ne fus. »

Très-vieil-oncle Mahil ne frappait jamais aux portes. Son arrivée subite aiguisa la notion d’urgence. Les anciens consumaient leurs ultimes réserves. Il restait très peu de temps avant la chute des barrières énergétiques.

« Je ne partirai pas, affirma-t-il avec force. Tu auras beau me supplier, arguer ton rang ou bien ton âge supérieur au mien, tu es mon seul amour et je mourrai à tes côtés.

— Mon plus fidèle allié, dit tendrement Naïg. Sans toi, gentil neveu, il n’y a plus de Jilawanes.

— Qu’importe ? Je suis le Ventre-Nu, la lignée de ma mère était vouée à l’extinction. Ma lassitude est infinie, et puis... » Il soupira. « Je n’ai pas l’âme des Balas. Or l’enfant qui va naître fut mon père, et ça me terrifie. »

Naïg hocha la tête. Puis une contraction violente la plia en deux. Le dragon Dalamath la porta sur son lit, et je faillis hurler lorsque le blanc du drap vira très vite à l’écarlate.

« Lydidane... Je t’en prie, approche. Ecoute... Le Ceredawn... Il arrive. Ce que disait Mahil... »

Le souffle lui revint.

« Il est plus que ce que chacun croit. Plus qu’il n’en a lui-même conscience. Père de cet Ordre et votre aïeul. Mon frère, mon amant, désormais mon fils. Tu ouvres un nouveau cycle, Lydidane. Les Balas sont les femmes triples, à la fois filles, épouses et mères. Elles veillent sur le Ceredawn ainsi qu’il veille sur le monde. Car les mémoires s’effilochent. Les dieux parcellaires, leurs servants... Ils souffrent de crises hégémoniques. Des volontés de dictatures assaisonnées d’intolérance. Justice et bon droit habitent leurs clameurs, mais leurs drapeaux sont découpés dans l’égoïsme aveugle ! »

Comme j’écoutais, alors ! Je buvais chacun de ses mots, mon cœur vibrant en harmonie avec le sien. Ô Naïg, ma sage et merveilleuse Bala, si tu savais combien la tyrannie persiste à se déployer sur le monde !

« Nous sommes les enfants du Tout, m’expliqua-t-elle encore. Notre équilibre ? La coexistence. Un amour universel. Nous savons que la vie et la mort s’imbriquent en un même principe, incarné par la Mère, Danafée, notre déesse à l’échelle de ce monde. Et notre Dieu... Il est le Père, Kernann. Un contenant qui se contient lui-même. La jatte immense où l’on aurait jeté, sans les brasser vraiment, les ingrédients du plus beau des gâteaux de fête. Il est tous les possibles et tous les paradoxes. Jusque dans la plus infime des poussières, nous l’adorons.

« A cela, les parcellaires opposent leurs conceptions étriquées : le Bien, le Mal, chacun s’appropriant le meilleur rôle et vomissant les partisans de l’adversaire. Le Chaos met des robes noires et choie la destruction rapide afin de tout renouveler. La Loi se vêt de blanc pour vanter les vertus d’un état sans passion, où tout ce qu’elle juge parfait perdurerait à l’infini. Chacun mène sa quête au nom d’un absolu si bien amputé de bon sens qu’il ne saurait être viable. Et quand leurs conflits menacent l’harmonie du monde, quand l’un des deux partis s’apprête à exterminer l’autre, alors nous intervenons, nous alliant au plus faible sans souci de sa couleur. Nous rétablissons l’Equilibre. Une tâche sublime, Lydidane, et ingrate. Car ces enfants-là ne grandiront jamais. »

Que pouvais-je répondre ? Je n’avais que huit ans, et l’ampleur du destin qui m’était révélé aurait ployé plus d’un adulte. Je souhaitais refuser tout en ignorant comment faire ou bien si j’en avais le droit. J’étais Lydidane concentrée sur ses dilemmes. Puis Naïg accoucha de toutes les réponses et je devins la femme triple, acceptant, embrassant, se ruant sur ce fameux destin, unique façon de ne pas le subir.

Ceredawn. Le miracle. Un seul cri et je le portais déjà, craignant de le laisser tomber, plus éperdue d’amour que devant ma Bala, mes doutes dissipés.

« Faites vite, à présent, nous intima Naïg. Ligdû sait qu’il est né et la faim la tenaille. Je capterai son attention, je ruinerai ses forces afin qu’elle perde votre trace. Lydidane ? Emporte ce coffret, il contient nos mémoires. Ta charge est double, ma chérie. Mais j’ai confiance en toi.

— Attends ! Je veux savoir ! Qui est Ligdû ? Pourquoi cette obsession de dévorer le Ceredawn ? Naïg, explique-moi ! »

Un regard, d’une intensité poignante. Je vis la cicatrice au cœur de ma Bala.

« Ligdû est ma soeur, petite fille. Ou, plus exactement, ce qui reste de ma sœur. Un corps mortel assoiffé de vengeance, qui a perdu son âme au ventre d’un démon, en offrant un support pour arpenter notre domaine. Les démons ne sont pas mauvais, Lydidane. Juste des insatiables, des énergies qui en consomment d’autres sans pourtant s’accroître. Leur dimension se prête à ces chasses goulues. Pas la nôtre. Ligdû voudrait se libérer de la pesanteur de son corps afin de regagner son monde. Elle n’a jamais demandé à quitter Pannusta, mais la magie du Chaos l’a piégée.

— Pourquoi manger le Ceredawn, Naïg ?

— Il est la Naissance, ma chérie. La Naissance et l’Amour. Ligdû fut engendrée par de terribles sacrifices. Sa venue eut un goût de Mort empoisonnée de Haine. Or les contraires s’annulent, Lydidane. Et Ligdû sait bien ce qui saurait la libérer. »

 

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Un enfant se prépare au tiède de mes flancs. Pourtant, l’été de mes huit ans, mes bras le protégeaient déjà contre le vent du vol à dos de dragon vert. Si lointaines années, si lointains souvenirs ! Et Aranog, apparaissant soudain sous les nuages d’or d’un jour en plein éveil : notre espoir insulaire, teintes profondes et nuancées dans le cercle magique du mica des côtes.

Retrouvailles, installation. L’enfant occupait tout mon temps et je dirai, quand le moment viendra, ce qui rendait particulier ce Ceredawn. Mais cela ne se peut comprendre sans l’étude préalable des ouvrages de Naïg.

Ma Bala possédait un don précieux. J’en ai découvert la richesse en ouvrant le coffret légué, quand les moments de paix supplantèrent enfin le quotidien d’agitation des premiers jours. Pour affronter le temps et les ravages de l’oubli, Naïg avait écrit. Point sur la peau tannée ou le papier blanchi des chroniques communes, non ! J’avais, devant les yeux, des pommes de cristal au cœur de fumée bleue. Et dans la coupe de mes mains, elles devinrent bavardes, insinuant dans mon esprit les images d’hier, les émotions passées, jusqu’aux pensées secrètes captées autrefois par le talent des télépathes.

Le tout premier contact. Un bouleversement !

Une voix se superposait, parfois. Son visage achevé, des aveux doux comme un chaudron de crème au miel. A cet instant précis, j’ai remercié la destinée qui me vouait à l’adorer : Ceredawn, la récompense des Balas.

Comment Naïg avait-elle fait ? Il était si présent, beau à un point que je n’avais imaginé. Son chant m’inondait de divin, une chaleur enveloppante renforçant mes énergies. Ses mots ? Plus que des confidences. J’avais vraiment le sentiment de pénétrer dans son esprit. Ou d’en être investie, plus merveilleux encore. Qui peut comprendre ? A moins de vivre l’expérience, oui. Combien j’enviais alors ceux qui l’avaient connu quand il était de chair !

Puis je me souvins : l’enfant et ses promesses. J’ai longuement scruté la rondeur de ses joues, écouté ses soupirs, l’amorce de ses pleurs...

C’est un cycle éternel. La troisième Bala ouvre déjà des yeux curieux sur les jeux d’ombres d’Aranog. Quand viendra l’heure, elle aimera mon fils. Petite sœur en destinée, bientôt chargée de nos mémoires. Tu boiras ton lot de vin bleu : les larmes du soleil, le doux né de l’amer, en vraies saveurs de vie. Lorsque je serai cendres pour fertiliser tes champs, tu me verras longtemps dans chaque pain, chaque gruau servi. Puis le bec aux plumes noires avalera trois grains et me mettra dans l’œuf. Alors... Sur la palette des possibles réincarnations, qui sait comment je reviendrai ?

Le Ceredawn est différent. Mon fils aura les traits, la voix de mon aïeul. Pareil à l’enfant de Naïg. Pareil à tous ceux qui suivront. Au sein de l’innombrable qui lui est promis, le Ceredawn demeure unique. Son cycle aussi est éternel. Mais puisqu’il eut, un jour, un vrai commencement, l’ordre des choses est défini et je m’efface pour un temps. Avant le symbole incarné, un premier enfant vit le jour. Et cette histoire-là — que je n’ai pas vécue —, la pomme recélant les fumées d’origine, Naïg me l’avait confiée assortie d’un nom : Le Livre de L’Enigme.

 

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