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LE GARÇON QUI N'AIMAIT PAS LES L

par

Nathalie DAU

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A savoir
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Le 18 mars 2007, l'écrivain belge Alain le Bussy fêtait son soixantième anniversaire.

Pour célébrer dignement ce mémorable événement, son fils Olivier eut l'idée de proposer, aux proches comme aux amis de son père, d'écrire chacun un petit texte qui soit à la fois un hommage à Alain et un clin d'oeil à sa série de nouvelles "La Fille qui..."

Lors de la Convention de SF 2006 — à Bellaing, donc —, Alain m'avait fait remarquer que le "le" de "le Bussy" s'écrivait avec un "l" et non un "L". Nombreux, cependant, l'affublent d'une majuscule.

Cette anecdote, et l'affection qu'Alain m'inspire, présidèrent à la naissance du Garçon qui n'aimait pas les L.

 
     
   
   
 
   
 
 
Texte Intégral
 
   
 
 

Il s’appelait Alain, il était écrivain et n’aimait pas les L.

Oh, il n’éprouvait aucune hostilité envers leurs petits frères, les minuscules, ceux qui savaient respecter la graphie de son nom.

Seuls les majuscules, tout enflés de leur importance, provoquaient son agacement teinté de temps en temps, il faut en convenir, d’une pointe de colère.

Parce que bon, qu’on se trompât la première fois, passe encore. Mais lorsque la coquille frôle le systématique, malgré l’acharnement que vous mettez à préciser la chose afin d’éviter qu’on vous la ponde de nouveau, avouez qu’il y a de quoi se retrouver le nez tartiné de moutarde ! Or la moutarde, comme chacun sait, ça n’a d’intérêt qu’avec la choucroute, à condition de ne point pédaler dedans.

Avec tout ça, Alain se retrouvait à la tête d’une collection impressionnante de coquilles étalées sur les couvertures de ses romans. Il les conservait comme autant de curiosités. Après tout, d’autres emplissent bien des albums avec des timbres imprimés à l’envers, ou bibelotent les inventions gnomes — dont chacun sait qu’elles ne fonctionnent jamais.

Un soir de pluie et de brouillard (de ceux que l’on fredonne), alors qu’Alain contemplait vaguement les romans à coquilles alignés sur son étagère, il lui sembla ressentir une étrange attraction. Un phénomène magnétique, qui lui fit promener ses doigts sur les dos « collés carrés ».

Il y eut un frémissement. Un bruit qui évoquait le papier feuilleté autant que le frisson des branches d’un figuier envahi par les étourneaux.

« Qu’est-ce que cela ? » s’exclama Alain en retirant sa main.

Mais il était trop tard. Pris de frénésie cinétique, comme propulsés par la poudre ou par des pattes très musclées, les livres jaillirent et voletèrent sous le plafond. Puis ils tombèrent sur le plancher, pages cornées et dos brisés.

Alain hésita. Venait-il d’assister à un authentique poltergeist, ou bien quelque mauvais plaisant lui avait-il joué un tour digne de David Copperfield ? En soupirant, il se pencha, ramassa les ouvrages abîmés et les lissa de son mieux avant de les remettre en place.

Soudain, il ressentit une piqûre sur la pulpe du pouce.

« Ouille ! »

Par réflexe, il regarda… et ses yeux se changèrent en soucoupes — de la catégorie OFPI : Objets Fixant Parfaitement Identifiés.

Un L de forme Arial, haut d’un bon centimètre et de couleur jaune poussin, avait son angle planté dans la chair de l’auteur.

Alain frémit. Cette lettre insolente — qui s’était extirpée, allez savoir comment, du livre porteur de coquille — semblait un vrai petit oiseau aux ailes asymétriques et au bec affamé.

« Ouste ! » fit l’écrivain en retirant l’intrus comme il l’aurait fait d’une écharde. « Va picorer ailleurs ! Je ne suis pas comestible. »

Aussitôt, un nuage de L, de tailles et de couleurs diverses, et d’espèces variées, se laissèrent choir du plafonnier. Un petit Verdana fondit droit sur la joue d’Alain, un Georgia grassouillet lui attaqua le front et toute une famille de Times New Roman chercha à se nicher dans les poils de sa barbe.

Heureusement, n’écoutant que son courage et dédaignant ses plaies, notre héros ouvrit d’un coup le tiroir de son bureau afin d’affronter l’ennemi avec un bouclier de gomme et un lance-typex.

Terrifiés, les L perdirent toute consistance et se changèrent en flaque d’encre qui macula le plancher.

Alors Alain, qui ne perdait jamais le nord, posa, sur ce gros pâté, la plume d’un stylo à pompe. La tache entière se retrouva emprisonnée dans le réservoir transparent et l’écrivain songea que ça ferait un cadeau idéal pour certain typographe de sa connaissance.

« Retour à l’envoyeur ! » affirma-t-il en souriant.

oOo

 

 
     
 
 
     
 
Alain le Bussy - photo © T. van der Schelden