Fumeterre n’est pas un monde hospitalier. Il vous regarde d’un œil torve, ou absent. Il ne vous ouvre pas les bras, rien que ses rades à mutants et les horizons impalpables de Papeete. Et encore, si vous avez de la chance ! A Red Hot, les bandes de zonards peuvent vous éclater la face juste pour se distraire. Et puis, ne vous égarez pas du côté de Grey Cave, ne vous laissez pas envoûter par le chant merveilleux qu’exhalent ses ruines irradiées. Oh, Luke, quel est le prix de la beauté, de la magie ?
Fumeterre n’est pas un roman. C’est un monde qui se révèle par facettes, par petites touches. Chaque nouvelle du recueil est une pièce du puzzle Fumeterre. Et chaque nouvelle est aussi une musique particulière, ainsi qu’en témoignent les sous-titres. Car Fumeterre a du rythme, ou plutôt des rythmes : du twist à l’ora pro nobis en passant par folk song, ballade, chanson à boire, blues, rock’n roll, tango, techno, psaume et cantique.
On ne découvre pas Fumeterre. On est happé, très vite. Sa force d’attraction a de la poigne. Ses habitants ? Des caractères tranchés, bourrus ou tendres, violents ou soumis, désespérés, abandonnés, en lutte. « Mettez du punk dans votre cyber », annonçait Jean Millemann lors de la première édition de Fumeterre, chez Ima Montis. La version Cylibris a été remaniée et compte de nombreux textes inédits. Et elle est terrible, dans tous les sens du terme.
On se familiarise très vite avec le langage propre à Fumeterre, une sorte d’argot énergique qui vient colorer le texte avec à-propos. Ne vous y trompez pas : la qualité littéraire est au rendez-vous, et Jean Millemann renouvelle avec brio son style à chaque nouvelle. Car une radasse ne s’exprime pas comme un tech, ni comme un zonard, ni comme un mutant, ni comme Scops, ni comme un prêtre de l’Eglise Intégriste, ni comme un ange déchu…
Et la poésie de la Reine de la Nuit, qui recherche son amant de pleine lune ! Hurleterre, c’est ma tasse de jus, celle qui m’a grillé la cervelle et m’enchaîne, à tout jamais, à ce « trou du cul de l’univers ». Mais il faut y goûter pour savoir. Et une fois qu’on sait, on ne peut plus feindre d’ignorer. On est pris aux tripes. Et longtemps, longtemps après avoir tourné la dernière page, on rêve encore, tout éveillé, de Fumeterre. Il suffit d’y penser, et le goût du jus vous envahit de nouveau, le vrombissement des bikes, les révélations de Suzy MacGee, Caper… et l’ambivalence de Central Sanitaire.
Oh oui ! Fumeterre pose de vraies questions. La science entre éthique et profit, le pouvoir, l’asservissement, la survie à tout prix. Et la fleur sublime que s’acharnent à trouver, et cueillir, ceux qui ont été oubliés par l’évolution économique. Même au cœur de la fange post-nucléaire, même nourri de désespoir et de quotidien glauque, même couvert de chancres et promis à l’enfer, l’homme rêve à Papeete, l’homme se crée un paradis.