CODE 3
J'ai 3 ans.
Je suis petite et j'ai très peur, alors ne me
faites pas de mal, s'il vous plaît.
D'abord, vous ne pouvez pas me faire de mal. Je suis
cachée sous la table du salon, plus rien ne peut m'atteindre.
Sauf les cris. Les cris des grands. Impossible de les
faire taire. Même avec les doigts bien enfoncés dans les
oreilles, je les entends encore. Et même en gémissant très
doucement, tout en me balançant afin de bien garder le rythme,
je les perçois dans leur violence extrême. Ce sont des cris
épais, alourdis de haine et de pulsions de meurtre. Ils tissent
au-dessus de la table une nappe si noire qu'elle en occulte tout. Jusqu'à
ma présence, oui. Je crois que les grands sont si fort occupés
à hurler qu'ils ont complètement oublié l'existence
de la petite fille de 3 ans, cachée sous la table et la nappe et
les cris.
***
J'ai 3 ans.
Pourquoi me le demandes-tu encore ? Pourquoi termines-tu
toujours tes messages par « dis-moi ton âge » ? Pourquoi
as-tu écrit qu'aucun enfant de 3 ans ne pouvait se servir d'un
PC comme je le fais ? Ni maîtriser aussi bien l'orthographe ? Je
te dis que j'ai 3 ans, accepte-le enfin !
Je le sais bien, moi, que j'ai 3 ans.
Même s'il y a bien longtemps que je ne passe plus
sous la table du salon.
***
J'ai 3 ans et j'ai mal.
Le bleu c'est aussi la couleur du cafard et des coups.
J'ai cru trouver quelqu'un pour jouer avec moi, pour m'aimer et me bercer
de sa tendresse, et puis ça c'est encore terminé par des
cris. Je me suis cachée sous la table. Ce n'est plus celle du salon,
elle est devenue trop basse. Non, c'est une table à ma mesure,
quelque part en moi-même. Et quand je suis recroquevillée
là, bien à l'abri de tout, j'ai 3 ans de nouveau, oui.
Pour toujours.
***
J'ai 3 ans et je m'ennuie.
J'ai aimé ton dernier message. Tu parlais d'un
salon virtuel. Les gens y dialogueraient en silence. Même leurs
cris seraient muets. Même leur haine ne pourrait se prolonger en
coups de poings.
Je vais essayer. Pour voir si ce que tu écris est
vrai.
***
Code 3 tape l'adresse.
Elle est si concentrée
qu'elle ne perçoit l'intrus qu'au tout dernier moment. L'homme
en noir n'est qu'une ombre indistincte accrochée par sa vision
périphérique.
Code 3 n'a pas le temps de réagir.
Tout de suite, elle sent contre son crâne la laine rêche d'une
cagoule. Un gant de cuir lui attrape le front, bascule sa tête en
arrière. Elle éprouve encore le froid mordant de la lame
aiguisée, la brûlure de sa vie qui lui jaillit du cou pour
aller inonder le clavier, la chute de son corps sur le bureau, de son
esprit dans le néant... Son menton heurte sèchement la touche
entrée. Au-dessus de ses cheveux blonds poisseux
de sang, l'écran affiche tout soudain un paysage bucolique, une
colline vert printemps où des bergers à demi nus jouent
de la diaule en surveillant d'un œil distrait des troupeaux de moutons
aussi blancs que le sel.
« Belle bécane ! » grogne une voix
déjà lointaine. « Ça vaut de la thune, ce matos-là
! »
L'homme en noir se penche vers les câbles à
sa couleur. Il a le bras trop court, la prise lui demeure inaccessible.
Mais le bureau est sur roulettes, facile à déplacer.
Tandis qu'il s'exécute, le sang change de cible.
L'unité centrale, la carte mère, le modem... Tout est investi
et grésille.
« Merde ! J'ai pris le jus ! Saloperie d'installation,
tout va cramer ! Tant pis pour le matos. Après tout, je vais encore
pas mal palper pour ce contrat... »
Un instant, il s'attarde à contempler le corps
de sa victime, s'étonne de l'expression des yeux gris, presque
sereins.
« Joli petit lot. Si j'avais su avant... Désolé,
ma fille, j'avais rien contre toi. C'est juste que ton oncle appréciait
pas que tu hérites les millions de ton grand-père... »
Il se tait brusquement. Sur le devant de sa cagoule, la
laine s'assombrit encore. C'est une marque ronde, humide, de salive suintant
hors d'une bouche béante.
Elle est là, sur l'écran qui brille de ses
derniers feux. Les mêmes cheveux blond cendré, les yeux d'un
gris aussi limpide. La même fille...
Sauf que celle-ci est âgée de trois ans,
avec des joues creusées par un sourire et des fossettes. Elle ramasse
un agneau, le cajole et l'embrasse.
Dans le ciel au-dessus, d'un azur à hurler, un
ange plane. Son ombre caresse l'enfant, l'invite à se lever pour
gambader jusqu'au plus haut de la colline. En contrebas s'étendent
des bâtiments blancs, ocre ou rosés.
« Qu'est cette ville? demande la fillette.
— La Rome éternelle », répond
l'un des bergers. « Bienvenue, Code 3. Ceux du Salon t'attendent
autour d'un expresso, sur la Grand Place. Iras-tu les rejoindre ? »
Elle acquiesce joyeusement, puis dévale la colline
en direction de l'Urbs. Très loin, sur le bureau dégoulinant,
l'écran s'éteint comme une étoile et l'homme en noir,
libéré, s'enfuit en hurlant, privé de sa raison.
oOo
Ici interviennent divers textes
d'autres plumes, racontant notamment l'arrivée de Chacla, qui s'acharne
à tout détruire, puis de Uman, qui emprisonne dans les lierres
le "méchant" affublé désormais des traits
d'Anubis.
oOo
MORTE !
Le sucre d'orge rouge et blanc tournait sans se lasser
à l'entrée de l'échoppe apparue brusquement. Un barbier.
A travers la vitrine, Code 3 voyait nettement l'espèce de Père
Noël en vêtements civils, et miteux, prendre place sur un siège.
Un Figaro aux moustaches luisantes, d'un beau noir de souliers vernis,
lui nouait autour du cou une serviette immaculée. La fillette attendait
sagement son retour et le bisou promis, bercée par la musique et
l'hypnotique tournoiement du cylindre rayé. Ne pas penser, surtout.
Ni au passé le plus ancien, ni aux derniers événements.
Elle s'y appliquait de son mieux, les mains crispées sur ses genoux,
concentrant son esprit sur les éléments du présent
: le surprenant confort de ce trottoir qui lui servait de siège,
par exemple. Ou la ligne frontière des fumerolles, des voitures
empilées et des trous de chantier, qui la séparait désormais
de son nouveau groupe d'amis.
Amis ? Le mot lui était venu spontanément.
On ne pouvait pas vraiment dire qu'elle se soit attachée à
l'Ange, la Baleine ou la jolie dame au sourire éclatant, pourtant
elle sentait que, si on lui en avait laissé le temps, de l'affection
aurait pu naître. Mais la magie de l'homme hirsute et sale, qui
avait finalement révélé sa tête de chacal,
avait saccagé le décor, décimé les moutons,
fait voler en éclats la sérénité de ce café
romain et jusqu'au groupe qui tentait de s'y former. Encore que... c'était
plutôt la magie du drôle de Père Noël qui l'avait
séparée du groupe. Cela, elle s'en souvenait très
bien !
Non, ne pas se souvenir. Ne pas songer au passé.
Dangereux. Interdit.
N'empêche que la magie, elle trouvait ça
plutôt chouette. Évidemment, ni le Père Noël
ni l'homme-chacal ne ressemblaient à l'image qu'elle se faisait
des enchanteurs. Il leur manquait la robe bleue semée d'étoiles,
le haut chapeau pointu et la baguette éructant des éclairs
ou des poudres explosives. Mais ils étaient magiciens, la fillette
en était certaine. D'une pensée soutenue par un doigt pointé
ou un froncement de sourcils, n'avaient-ils pas l'un comme l'autre bouleversé
l'endroit?
Code 3 soupira. Elle aurait bien aimé en posséder
elle-même, des pouvoirs magiques. Ce serait amusant de ressusciter
les moutons, de voler avec l'Ange ou d'aller chatouiller les pieds de
l'homme-chacal emberlificoté dans les lierres tout là-haut
!
Et si c'était le cas ? Si elle avait des pouvoirs,
elle aussi ? Dans ce drôle de monde, les boutiques apparaissaient
selon les besoins des hommes barbus, mais peut-être aussi, après
tout, selon les désirs de bisous des fillettes !
Code 3 ferma les yeux, pour mieux se concentrer. Son petit
front se plissa sous l'effort. Puis elle rouvrit d'un coup ses paupières...
et tressaillit de joie.
La gelateria déployait à présent,
juste à gauche de l'échoppe du barbier, sa devanture appétissante.
Tous les parfums de glace imaginables se côtoyaient, bien rangés
dans des bacs d'une propreté parfaite. Les chromes des cuillers
à boules reflétaient les mille et un pastels assortis aux
saveurs inscrites sur les étiquettes. Des dessins, explicites même
pour ceux qui ne maîtrisaient pas l'idiome local, agrémentaient
ces étiquettes comme le panneau récapitulatif indiquant
les tarifs. La boutique proposait aussi des bonbons et des gâteaux
de pâtissier. Un peu intimidée tout de même, l'enfant
s'approcha de la vendeuse, une brunette délurée, et indiqua
les bacs contenant le caramel, le nougat, la vanille aux cookies, la pistache
et la fraise, ainsi qu'un énorme cornet doublé de chocolat
et de vermicelles fantaisie. Une vieille habitude lui fit fouiller sa
poche, en quête de sous pour payer sa commande. Ne trouvant rien,
elle imagina de faire apparaître des pièces et des billets
craquants ainsi qu'elle l'avait fait pour la gelateria, mais une voix,
au-dessus d'elle, la dissuada de poursuivre.
« Attends, petite ! » fit l'Ange en se posant
gracieusement. « C'est moi qui offre. »
Il tendit des lires toutes neuves à la vendeuse,
y ajoutant pour bien faire une solide dose de charme ravageur, ce qui
parut émoustiller la jolie brunette. S'ensuivit un dialogue en
italien, auquel l'enfant ne comprit rien du tout, si ce n'est que l'Ange
rempocha ses lires bien qu'il se soit choisi un énorme morceau
de gâteau au chocolat.
« Sympa, comme magasin », remarqua-t-il entre
deux grosses bouchées. « Tout est gratuit !
— Comment m'as-tu rejointe ? » demanda Code
3 qui dévorait sa glace. « Toi aussi tu as employé
la magie ?
— La magie ? Ben non. Pour quoi faire ? J'ai des
ailes, Coco, et je sais m'en servir ! »
Coco ? Le surnom l'a fit rire et elle décida de
l'adopter.
« Je peux faire de la magie ! » affirma-t-elle,
les yeux brillants. « J'ai fait apparaître le marchand de
glaces. Et puis regarde ! Je vais faire revenir les moutons ! »
L'Ange n'osa contredire la fillette. Après tout,
il s'était déjà produit tant de choses étranges
depuis qu'il avait atterri place St Pierre à Rome !
Les bêlements le prirent tout de même par
surprise, tandis qu’il avalait son dernier morceau de gâteau,
car ils provenaient du ciel. Il leva les yeux, mais n'aperçut rien.
« Ils sont invisibles, tes moutons ?
— Non, bleu ciel parce qu'ils volent dans le ciel.
Ils deviennent blancs quand ils traversent les nuages, et verts quand
ils se posent dans l'herbe. C'est pour que le sorcier-chacal ne puisse
plus les voir. Et s'il les repérait quand même, ils ont des
ailes, maintenant, pour voler très loin de lui.
— Des moutons-caméléons volants ?
— Plus personne ne pourra leur faire de mal, comme
ça !
— Tu es trop naïve, Coco. Il y a bien des prédateurs
capables de voler. J'ai l'impression qu'ici, même les loups peuvent
se doter d'une sacrée paire d'ailes...
— Non ! protesta la fillette, avec une expression
boudeuse. Non, ce n'est pas vrai ! Ce n'est pas possible ! Ils avaient
dit qu'ici, plus personne ne pourrait me faire de mal. Plus personne ne
me frapperait, plus jamais !
— Qui ça, « ils » ?
— Ceux qui m'ont convaincue de venir ici. Ceux qui
m'ont envoyé l'adresse e-mail.
— Ils ont peut-être menti dans le but de t'attirer
ici.
— Non. Tu n'as pas le droit. Non ! Maman ! Je veux
ma maman !
— Écoute, ma puce...
— Maman ! Maman ! Maaaaamaaaaan !
— SILENCE ! »
Ils sursautèrent de concert, saisis par cette voix
spectrale et néanmoins autoritaire qui venait de résonner.
L’enfant en lâcha même sa glace, qui alla s’écraser
sur le sol avec un splotch consternant.
« Fiche-moi la paix, Coralie. Je suis morte, ok
? Même si l'histoire du repos éternel est une vaste blague,
vu que cela fait des années maintenant que tu me casses les oreilles
avec tes jérémiades !
— M... Maman ? »
L'Ange et l'enfant avaient beau regarder partout, ils
n'apercevaient rien. La voix semblait provenir de partout et de nulle
part en même temps.
« Maman ?
— Tu vas la fermer, ta gueule, oui ? J'essaie de
dormir de mon dernier sommeil, moi !
— Ma... Non ! Ma maman ne m'aurait jamais parlé
comme ça ! Elle m'aimait ! Tu n'es pas ma Maman !
— En effet. Je suis simplement la projection de
l'image que tu en as. Une image terrible, à cause de toute cette
culpabilité que tu ressasses depuis l'accident.
— Un accident ? demanda l'Ange. De quoi s'agit-il
?
— Je vais te le dire, reprit la voix, parce que
cette sale mioche est bien trop lâche pour affronter la vie et la
réalité. Vois-tu, elle avait trois ans, à l'époque,
et elle était malade. Et elle pleurait, elle pleurait ! Plus d'antifébriles
à la maison. J'ai donc enfilé mes bottes, un imper par-dessus
ma chemise de nuit, et je suis partie sous la pluie battante, dans ma
vieille Citroën déglinguée. J'étais énervée,
fatiguée, les essuie-glaces fonctionnaient mal, le virage était
un peu trop serré... Paraît que je suis morte sur le coup.
Sans souffrir. Mais cette pensée ne console pas ma fille !
— Parce que, si elle n'avait pas été
malade...
— Oh, je sais bien que mon cher frère s'est
appliqué à lui mettre l'idée dans la tête,
après avoir sans doute fait trafiquer mes freins. J'étais
une riche héritière, tu comprends, même si mon père,
pingre comme pas deux, nous laissait galérer mon époux et
moi-même. Après la mort de mon mari et de sa seconde épouse,
un stupide accident d'avion pas tellement plus orthodoxe que mon accident
de voiture, Coralie est partie habiter chez mon père, qui lui a
assuré tout le confort matériel, uniquement pour faire enrager
mon frère, je pense. Mais la petite n'était pas heureuse.
Mon mari et sa femme se disputaient tout le temps, il y avait aussi des
querelles avec mon père et mon frère... Ils ne l'ont pas
épargnée, de la voix ni du poing ! Ni même du couteau
!
— Que veux-tu dire ?
— Elle est morte, l'Ange. Je n'ai aucune preuve
mais je soupçonne mon frère d'avoir financé le tueur.
Code 3, ou Coco, ou Coralie, est bel et bien morte. Et elle le sait parfaitement,
même si cela aussi, elle refuse de l'admettre et de l'affronter.
— NOOOOON ! »
L'Ange, qui fixait la portion de ciel dont semblait finalement
provenir la voix spectrale, se retourna brusquement. A la place de l'enfant
se tenait une jeune femme, avec de longs cheveux blonds attachés
en queue de cheval, et des yeux gris terrorisés. Elle plaquait
ses mains sur sa gorge, mais se révélait impuissante à
retenir les flots de sang qui s'en échappaient, débordant
le barrage de ses doigts et s'abattant sur les pavés avec un bruit
de pluie d'été.
« Coco ? » interrogea l'Ange.
Elle redevint l'enfant qu'il avait rencontré, le
sol ne supportait déjà plus aucune flaque d'écarlate
mais les yeux gris persistaient à le contempler avec une horreur
indicible.
Il y eut un tintement de paillasson à sonnette.
Le Père Noël, rasé de frais et prêt pour les
bisous, franchissait en souriant le seuil du barbier. Figaro lui tenait
courtoisement la porte, usant de sa main gauche car la droite s'encombrait
encore du magnifique coupe-chou dont il venait d'user avec maestria...
Le cri que Code 3 n'avait pas eu l'occasion de pousser
à l'instant de sa mort enfla brutalement dans la gorge de l'enfant.
Tous ceux qui l'entendirent tremblèrent. Les bâtiments clignotèrent
brièvement, comme si leur existence, soumise à quelque réalité
électrique, venait de subir une micro-coupure. Tout vibra, à
la façon d'un écran qu'on dégausse. Puis la fillette,
hurlant toujours, fit demi-tour et se rua, en aveugle, vers les cratères
et les fumées du centre de la place.
« Attention ! » tenta de l'avertir Uman. «
Tu risques de... !
— Trop tard, enragea l'Ange. Elle est tombée
dans l'un de ces maudits trous.
— J'espère qu'elle ne s'est pas fait mal.
Si je me souviens bien, là-dessous s'étendent les Catacombes...
»
Un mauvais rire spectral interrompit le pseudo Père
Noël.
« Les Catacombes, hein ? Alors elle y est parfaitement
à sa place, messieurs. N'oubliez pas qu'elle est morte ! »
L'Ange eut une grimace et chercha comment exorciser cette
détestable présence. L'arrivée soudaine de chats
en pleine course, l'un fuyant, l'autre le poursuivant de ses instincts
lubriques, lui épargna cette fatigue.
oOo
Dans les Catacombes, Code 3
rencontrera des nones albinos aveugles et cruelles, qui l'offriront en
sacrifice à leur culte. L'Ange, qui a plongé pour sauver
la fillette, ne ramènera qu'une coquille vide, un petit cadavre
sans intérêt. Mais peut-être un portail pour sortir
de cette Rome virtuelle se situe-t-il non loin du tombeau de Saint Pierre
? Peut-être Code 3 l'a-t-elle franchi ? En vérité,
je ne détiens pas la réponse à cette question : la
Chronique n'a jamais été achevée.
oOo
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