retour Encres de ce Monde

AVENTURES NORRATHIENNES

par

Nathalie DAU

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Je suis venue au MMORPG ( Massively Multiplayer Online Role Playing Game = jeu de rôle en ligne massivement multijoueur) sous le signe du role play. Mes camarades d’aventures incarnaient divers personnages. Certains leur créèrent une histoire en rédigeant de courts récits, ainsi que je le fis. L’ensemble peut être découvert ici :

La Saga des Amants Maudits

Il s'agit de textes un peu maladroits, sans prétention, souvent des premiers jets pas retravaillés, bourrés de références que seuls les joueurs d'Everquest pourraient comprendre (et de préférence ceux qui, comme nous, jouaient sur un serveur anglophone), mais nous nous sommes bien amusés en les rédigeant et j'espère que vous vous amuserez aussi en les lisant. Ils ont été rédigés entre deux périodes de jeu, durant l'automne 2001.

Pour les noms de certains de mes personnages, je m'étais honteusement inspirée de personnages créés dans le cadre de mes romans. La Cyndaril kephédane est une ancêtre de Ceredawn. Le Milivas kephédan est les premier amour de sa mère Ölinelle. Finnelith est... un personnage dont je ne peux rien dire sous peine de révéler un élément-clef de mon intrigue.

Certains autres personnages, comme Jakkum Webdancer, sont des NPC issus directement du jeu, tout comme les noms de lieux, de créatures ennemies, les métiers des personnages etc.

 
     
 
 
     
 
Cyndaril - version Everquest
 
 

 

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Texte Intégral
 
   
 
 

 

Le sourire d'Innoruuk

La journée promettait d'être belle. J'avais ouvert les yeux, d'humeur plus que joyeuse à la pensée de retrouver mes compagnons et surtout mon Aerialis, de courir avec eux sous les grands arbres de Faydark, dans les vallées du pays gnome, ou encore à l'ombre des montagnes naines.

La chasse m'appelait. Je brûlais d'user de mes pouvoirs afin de ravager nos proies en invoquant le gel. Les trophées ? Le butin ? Je ne m'en souciais guère. J'ai toujours su me contenter des cadavres abandonnés, ceux que les autres dédaignent. L'or n'est pas un problème. Faydwer offre divers moyens honnêtes de s'en procurer.

Vraiment, ce qui m'exaltait restait la perspective du combat de groupe. Moi qui fus si longtemps solitaire, contrainte au silence et à la réclusion, j'appréciais cette communion qui naissait durant la bataille. Nos forces convergentes. Nos clameurs victorieuses. Le soin extrême que chacun prenait des autres.

Je suis née sorcière. La mana aurait pu me tuer. Apprendre à la canaliser ne fut pas agréable. Aucun dieu ne m'a tendu la main. Jamais. Et parce que je suis orpheline, incapable même de nommer ma mère, mes maîtres de magie n'eurent aucun scrupule à se montrer sévères ; indifférents à tout ce qui n'était pas les arcanes.

Mais j'étais libre, désormais. De courir et danser, de rire, d'aimer. D'être aimée !

Je regardai le ciel au dessus de Steamfont. Son azur sans nuage affola mes pensées, le rythme de mon coeur. Aerialis... Qui n'a pas croisé son regard, ensoleillé par la tendresse, ne peut imaginer combien le ciel peut être beau. Et qui n'a pas connu Nueelin, le prêtre de Tunare, ne peut comprendre mon malaise auprès des Elfes de ma race.

Nueelin ne vaut pas le temps que je vais consacrer à vous parler de lui.

Pourtant, il le faut. Pour Aerialis et pour moi, il le faut.

Je l'ai rencontré dans les rues de Felwithe, où je me promenais le nez en l'air, en admirant l'architecture monumentale et la blondeur des pierres dont sont bâties les tours. Nueelin devina tout de suite mon inexpérience. Il se montra d'abord affable, m'offrit une canne de roseau, une boîte de vers, et m'enseigna la pêche. Il me montra les passages secrets dont fourmille Felwithe, tous les chemins d'entre les murs, de sur les toits, la façon de plonger du plus haut du palais afin d'aller nager dans le lac Koadal. Je dois le concéder, je m'amusais beaucoup. Quand Nueelin me vola mon tout premier baiser, je n'eus pas même à coeur de m'offusquer et j'éclatai de rire. Il me proposa alors de voyager vers Kelethin. Curieuse des grands espaces, dont j'ignorais encore tout, je le suivis avec empressement.

En fait de Kelethin, Nueelin m'emmena au camp orc. Il se servit de moi pour appâter les centurions, soignant mes plaies à l'occasion mais l'omettant souvent, plus soucieux de sa propre gloire que de ma survie. Je suis morte plusieurs fois à son service. Lorsque le voile s'abattait sur ma conscience, Nueelin m'offrait, pour dernier souvenir, le spectacle de sa froideur, de son indifférence. Et, lorsque je revenais, il m'accueillait par des sarcasmes et de nouveaux ordres aberrants.

Je finis par trouver le courage de me révolter. Le plantant là, je partis à l'assaut d'horizons moins inconfortables. Quelques chasses à ma mesure, quelques services rendus en transportant des lettres et des sacs pour les bardes, me permirent de progresser. Je découvris les montagnes naines, dangereuses mais belles, stimulantes. Puis mes compagnons actuels, et surtout Aerialis.

Pourtant, je n'en avais pas fini avec Nueelin.

Grâce à Tunare, qu'en l'occurence je ne remercie pas, il surveillait de loin l'évolution de mes talents. Lorsque je lui parus « à point », il se présenta devant moi. Il commença par dénigrer Aerialis, mettant en doute sa sincérité et prêtant, à chacune des attentions dont me comblait mon moine, de sombres motivations. Cependant, Nueelin savait feindre. Et manipuler. Il attira un dragon émeraude, le combattit un peu, puis nous appela à l'aide. Aerialis se rua au combat tandis que j'enchaînais les éclairs enflammés. Nueelin, tellement plus puissant que nous, observait en retrait. Puis nous offrit remerciements et proposition d'alliance.

Aerialis, plus méfiant, déclina l'offre. Je l'imitai. Mais le moine dut me quitter peu après et Nueelin fondit de nouveau sur moi, tel un rapace sur sa proie. Il me confia l'entraînement d'un magicien de ses amis, ce dont je m'acquittai de bonne grâce car ce Haut Elfe-là me paraissait fort sympathique. Et puis...

Et puis Nueelin me défia en duel.

Je ne comprenais pas. Où était l'intérêt ? Ce prêtre, infiniment plus puissant que moi, qu'espérait-il retirer de ma mort ? Je me tournai vers son ami, troublée, mais celui-ci, qui me devait ses sorts et son équipement, me repoussa en riant. « Qu'importe qu'il te tue ? déclara le magicien. Nueelin a besoin de s'entraîner sur des cibles vivantes et tu seras parfaite dans ce rôle. »

J'ai fui sous leurs insultes et quolibets. Mon corps vivait mais quelque chose s'était brisé en moi. Peut-être ma confiance envers les autres ? Je ne saurais le dire avec précision. Toujours est-il que, lorsque maître Lednefe est auprès de moi, je repense à Nueelin et son ami le magicien, je revois la lueur qui hantait l'oeil du prêtre et annonçait ma mort, je me souviens aussi de mes anciens maîtres et ne puis m'empêcher de maudire le destin qui m'a fait naître au sein de cette race elfique aussi froide que belle, impitoyable et orgueilleuse.

Mais j'en reviens à la journée d'hier. Celle qui m'a décidée à prendre enfin le temps de me courber sur l'écritoire et d'y confier mes sentiments. Hier, magnifique journée commençant à Steamfont. Pas un nuage dans le ciel. Et pourtant l'ombre était présente.

J'avais oublié le point de rendez-vous. Aussi, je tournai mes pensées vers mon Aerialis. Il s'était éveillé plus tôt et battait déjà la campagne, mais put me renseigner. Nous devions tous nous retrouver devant Felwithe. Je souris. Ma magie me permettait de m'y téléporter, et je m'apprêtais à le faire quand Jaylina parut.

Cette Humaine, guerrière et magicienne, capable d'invoquer un famélique familier semblable à ces squelettes assistant les nécromanciens, est d'une beauté fracassante. Il n'est pas surprenant qu'Aerialis ait pu l'aimer. Il est plus surprenant qu'il se soit détourné d'elle, ainsi qu'ils me l'ont déclaré quand elle s'est présentée au groupe. Certes, le hasard semble être le seul instigateur de leurs retrouvailles, puisqu'elle recherchait Daering afin de le contraindre à regagner Nériak. Mais depuis hier, j'éprouve certains doutes. Les exposer ici m'aidera, je l'espère, à y voir plus clair. A contraindre Innoruuk à cesser de sourire.

Hier, donc. Jaylina parut devant moi, aussi cordiale que possible. Je lui proposai de cheminer jusqu'à Felwithe en sa compagnie ; elle refusa, expliquant que le service d'Innoruuk la rendait « exécutable à vue » par les gardes voués à Tunare. Le motif était valable. Pressée de retrouver Aerialis, je récitai mon sort et franchis un portail lumineux qui me déposa à Faydark, juste devant l'entrée de ma cité natale.

Cibylline s'y trouvait déjà. Nous nous saluâmes avec plaisir. Daering, qui avait endossé l'apparence d'un Demi-Elfe dont la moustache de gipsy est d'un comique irrésistible, nous rejoignit l'instant d'après. Tandis que nous échangions les formalités d'usage, je regardai de tous côtés, inquiète de ne pas voir Aerialis puisqu'il aurait dû se trouver là. J'attendis encore un peu, pensant qu'il visitait la banque et n'allait pas manquer de jaillir de l'entrée principale. D'un instant à l'autre... Par tous les dieux, où était-il ?

Je n'y tenais plus. Une nouvelle fois, j'usai de la télépathie afin de joindre son esprit. Au même instant, Daering, ou Cibylline peut-être, annonça qu'Aerialis et Jaylina se trouvaient ensemble à Steamfont. Je tressaillis. Quelque chose n'allait pas. Que faisait-il à Steamfont après m'avoir indiqué que je devais le rejoindre à Felwithe ?

« Ils avaient besoin d'être seuls pour parler », déclara Daering.

J'étais effondrée. Pourquoi ne pas m'avoir simplement demandé de m'écarter le temps qu'ils aient cette conversation privée ? Pourquoi me mentir ? Me balader ainsi d'un bout à l'autre du pays ? Cette fourberie ressemblait si peu à Aerialis que je soupçonnai aussitôt Jaylina d'en être l'instigatrice. Je voulais, pourtant, espérer encore. Il devait s'agir d'un malentendu...

« Sauf ton respect, si tu avais daigné faire la route avec Jaylina au lieu de la laisser toute seule à Steamfont, nous aurions cheminé ensemble. »

Jamais Aerialis ne m'avait agressée de la sorte, que ce soit en paroles comme en pensées. Et son reproche était si injuste ! Quel sombre tableau Jaylina lui avait-elle donc peint pour qu'il m'accuse de la sorte ? Et pourquoi proférer de tels mensonges ? Pourquoi ?

J'avais à faire en ville, je laissai donc Daering retourner à ses chères études tandis que son frère Wilwarin, Cibylline et Adaman (un autre de ces Hauts Elfes magiciens qui me mettent si mal à l'aise) prennaient la route pour les montagnes naines. J'avais promis de les rejoindre par la suite. J'espérais que ces instants de solitude me seraient salutaires.

Malheureusement, mon humeur ne sut que s'assombrir encore et j'étais profondément déprimée lorsque je parvins au nouveau point de rendez-vous : la gorge étroite reliant Greater Faydark à Butcherblock Mountains.

Là, personne. On se jouait encore de moi. Qui, sinon Jaylina ? Aerialis m'aurait attendue à la zone si on ne l'avait convaincu du contraire. Aerialis m'avait toujours attendue à la zone avant que son ancienne amante ne revienne le harceler !

Par fierté, je contactai Wilwarin et non Aerialis, afin de m'enquérir de leur situation.

« Chessboard », répondit le druide, laconique.

Je parvins bientôt à l'Echiquier. Tous semblaient s'y amuser parfaitement, ma présence n'était même pas nécessaire et les Undeads tombaient les uns après les autres sans que mes sorts y aient contribué.

Boudeuse, je demeurai à l'écart. Je rembarrai Aerialis et me joignis au groupe de mauvaise grâce. J'éprouvais aussi de la colère envers Jaylina et ne pus retenir quelques remarques mordantes, qui me valurent les moqueries d'Adaman.

Ma détresse ne les perturbait pas plus que ça. On s'en gaussait, même. Quant à Jaylina, elle me reprocha devant tous ma dureté envers Aerialis. Quel renversement des rôles !

La tête me tournait. Je dus m'isoler sous peine de défaillir devant eux. Lorsque je revins, Aerialis était parti. Lednefe le remplaçait. Un Lednefe furieux après moi. Maudits soient les Hauts Elfes !

Telle était l'oeuvre de Jaylina, fidèle servante d'Innoruuk. Je n'avais plus qu'à m'écarter définitivement pour lui céder la place, puisqu'Aerialis avait exprimé sa préférence en prenant son parti. Souhaitant réellement mourir, je me rendis au centre de l'Echiquier.

« Roi des Undeads, viens à moi, emporte-moi ! »

Si j'avais été nécromancienne, peut-être m'aurait-il obéi. Mais je n'étais que sorcière et j'attendis en vain.

Je tentai cependant ma chance en me jetant dans les bras d'un de ses pions. Je le laissai me frapper sans jamais me défendre. J'attendais la mort. Ma mort. Mais les actions conjuguées de Lednefe et de Cibylline anéantirent mon beau projet.

Admonestations méritées, ensuite. Incapable de me contenir plus longtemps, je racontai toute l'affaire, comment mes yeux s'étaient décillés grâce à la réflexion de Daering.

Cibylline m'offrit son témoignage et son réconfort. Les autres doutèrent ou nièrent. Mais j'avais au moins ébranlé les certitudes de Lednefe car celui-ci contacta Aerialis, lui révéla mes sentiments puis lui céda de nouveau la place.

Nous nous écartâmes du groupe, Aerialis et moi, afin d'achever de dissiper tous nos malentendus et de présenter, chacun à l'autre, les excuses qui s'imposaient. Nous nous sommes retrouvés et c'est, bien sûr, l'essentiel. Même si Aerialis a très envie d'avoir une explication musclée avec Daering. Même si je redoute désormais les manigances de Jaylina, dont le front blanc et serein dissimule, j'en suis persuadée, de sombres desseins. Nueelin m'a offert au moins cela : l'expérience de la traîtrise.

Et même si je sais enfin qu'Innoruuk, l'ennemi des amants, regarde mon couple en souriant...

Un sourire déplaisant qui hantera toutes mes nuits.

Cyndaril

PS : Un Elfe Noir, une shadow knight... Innoruuk les manipule-t-il à leur insu ou bien l'un d'entre eux au moins est-il ouvertement son complice ? Seul l'avenir nous le dira.

 

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Songeries d'un paladin

Elle a beaucoup pleuré, ce soir-là. Comme trop souvent depuis qu'ils se sont rencontrés.

A son tour, Finnelith sent les larmes lui monter aux yeux. Lui qui pensait que les retrouvailles avec cette soeur inespérée, dont il n'avait appris l'existence que récemment, allait augurer, pour eux, un temps de rires et de chansons ! Il avait toujours souhaité ne pas être fils unique. La solitude dans ses jeux d'enfants lui pesait. Il avait bien quelques camarades, mais personne de vraiment proche. Personne qu'il puisse qualifier de frère ou de soeur de coeur.

Puis son père Bro Dysan Ivendil, sur son lit de mort, lui avait avoué la vérité. Finnelith avait toujours pensé que sa mère était morte, l'année de ses cinq ans, en mettant au monde un bébé qui n'avait pas vécu. Mais c'était un mensonge : le bébé, une petite fille, vivait probablement toujours. Bro Dysan l'avait confiée à l'orphelinat de Felwithe. Aussitôt, malgré le choc qui l'avait privé de l'usage de la parole, Finnelith avait ressenti un fol espoir, un bonheur démesuré. Une soeur. Il avait une soeur ! Et pour la retrouver, il était prêt à tout.

En fait, cela s'était révélé moins difficile que prévu. Tharkis, le haut sorcier qui dirigeait l'orphelinat, avait refusé de lui répondre, tout en lui livrant assez d'indices pour le mettre sur la bonne voie. Et Finnelith avait trouvé Cyndaril. Aucun doute n'était permis : la jeune sorcière était le vivant portrait de leur mère Ylubeth !

Mais plusieurs choses avaient entaché la joie des retrouvailles. Se mordant les lèvres, Finnelith songea de nouveau aux visions de Toerik le shaman. Innoruuk, Nériak, ces noms maudits étroitement liés à leurs origines... Et Cyndaril qui aimait déjà. Pas même un elfe, comme eux ! Rien qu'un humain, un de ces voyous de moines, qui passait son temps à la prendre dans ses bras et à la couvrir de baisers !

Que restait-il à Finnelith ? En guise de soeur, il découvrait une inconnue qui n'avait pas vraiment besoin de lui. Il en avait d'abord conçu de l'amertume. Mais Aerialis, le moine, s'était absenté et, du coup, le grand frère avait pu jouer son rôle de protecteur légitime.

Surtout que, de la protection, Cyndaril en avait grand besoin !

S'il avait pu parler, s'il avait osé le faire, il lui aurait demandé pourquoi donc elle pleurait si fort. A cause de l'absence de son moine ? A cause des révélations sur ses origines ? A cause des blessures subies à Najena ? Ou à cause de l'hostilité avouée de cette druidesse, cette... Cendre ?

Finnelith ferma les yeux, pour mieux évoquer la silhouette fine et bien proportionnée, au galbe parfait et au visage énergique coiffé de longues mèches rouges. Dommage. Elle était bien jolie, cette Cendre. Mais quelle mégère ! La façon dont elle traitait son fiancé Malyander, le jeune clerc de Tunare, était tout simplement insupportable. Et envers Cyndaril, quelle agressivité ! Alors que tout était la faute de Daering, cet espèce d'elfe noir qui prétendait avoir renié son dieu de naissance...

Certes, l'humour des enfants d'Innoruuk ne pouvait rien avoir de commun avec celui des enfants de Tunare. Ainsi, quand le cadavre d'un squelette (ou d'une goule, il ne savait plus) avait révélé, à la fouille, une plante étrange, Daering n'avait rien trouvé de mieux que de plaisanter en associant le nom de Cendre à celui de la whoresbane, qui signifiait littéralement « fléau des prostituées ». Cyndaril avait aussitôt protesté, disant que la druidesse n'avait rien d'une fille de joie. Et puis, pour plaisanter à son tour, afin de rester dans le ton et ne pas dramatiser les propos de l'elfe noir, elle avait ajouté avec un clin d'oeil : « Cendre ne se fait pas payer ». Mais au lieu des rires escomptés, Cyndaril n'avait soulevé qu'un véritable tollé et la colère de la druidesse. « Tu me traites de pute, c'est ça ? » avait hurlé Cendre, le regard mauvais. Puis tout avait dégénéré.

Ensuite, ils s'étaient séparés, chacun partant de son côté.

Jaylina, Cendre, l'autre chevalier fantôme qui avait combattu avec eux.

Finnelith et Cyndaril, incapables de se rendre invisibles, avait dû suivre Daering et bénéficier de ses sortilèges. Mais le charme n'avait pas tenu, et les gardes en faction dans la forêt de Nektulos s'étaient acharnés sur les deux elfes pâles qui osaient traverser leur territoire.

Finnelith regarda la robe grège de sa soeur, déchiquetée et couverte de sang. Un barbare, ému, avait offert à Cyndaril une nouvelle robe, blanche comme le lait. A ce souvenir, le coeur de Finnelith se serra de nouveau. Parce que sa soeur songeait au mariage et qu'il allait, de nouveau, se retrouver seul.

A moins que Sharmine... Mais c'était une humaine, à peau sombre. Est-ce que pareil mariage serait bien vu, à Felwithe ?

Oh ! eh puis après tout, quelle importance ? Si Sharmine l'aimait autant que ce qu'il lui avait semblé... Si elle voulait bien de lui... Si...

Si. Tant de choses reposaient sur ce simple petit mot !

 

oOo

 

Nuit d'enquête à Felwithe

Felwithe reposait, paisible, dans les bras tièdes de la nuit. Autour de l'île des téléporteurs, le lac Koadal clapotait doucement. Les hauts elfes dormaient, pour la plupart, hormis les gardes en patrouille ou bien les érudits qui travaillaient encore, à la lueur de leurs globes magiques.

Sharmine se dirigea vers le pont qui conduisait à l'île, mais Lednefe la retint par le bras... pour la relâcher aussitôt, comme si ce simple contact avait brûlé sa main.

« N'employons pas les téléporteurs, ce serait nous signaler à tous les mystiques de ce lieu. Or ce n'est pas ce que nous souhaitons. »

Sharmine ne chercha même pas à discuter. Elle éteignit sa lampe et se laissa glisser dans l'eau. Les cheveux argentés de Lednefe brillaient sous les feux de Luclin, d'un éclat faible mais suffisant pour permettre à l'Erudine de ne pas le perdre de vue. Ils nagèrent le plus silencieusement possible, prirent pied sur l'herbe qui bordait la guilde des sorciers, et se dissimulèrent dans un angle du mur.

« Tu peux appeler ton élémentaire, à présent, déclara Lednefe. J'ai hâte de voir, par ses yeux, autre chose que la chambre d'auberge où tu l'as invoqué. »

Sharmine se concentra, chercha et trouva l'esprit fruste de Zonaker, le serviteur aérien, et invisible, qui lui obéissait quand elle payait le prix en malachites vertes. La magicienne avait pouvoir d'en appeler ainsi aux quatre éléments primordiaux. Ce soir, son choix s'était porté sur l'Air, par évident souci de discrétion.

« Va, Zonaker ! Obéis à Lednefe et montre-lui ce qui pourra nous renseigner. »

Pour entrer dans le bâtiment, la créature s'insinua par l'interstice entre les gonds et la porte. Lednefe, qui connaissait bien les lieux, lui commandait de tourner à gauche ou à droite, d'emprunter des couloirs et de flotter au-dessus des marches de marbre. Enfin, Zonaker atteignit la salle des archives. Et la quête du sorcier commença.

« Je ne trouve rien », se plaignit-il au bout de plusieurs heures. « Et dans peu de temps, le jour va se lever.

— Je t'en prie, Lednefe, insiste encore un peu. Il y a forcément quelque chose. Un document, un registre... Finnelith m'a parlé d'un ouvrage épais, consumé par des flammes magiques. Ne vois-tu rien qui y ressemble ?

— Rien du tout. Et de plus... Attends ! Quelqu'un entre dans la salle des archives !

— Qui donc ?

— Tharkis. Mon ancien maître. Le plus puissant des sorciers de Felwithe ! C'est lui qui dirige l'orphelinat où a grandi ton amie Cyndaril. Et l'on dit aussi qu'il est le père de Malyander, le jeune clerc de Tunare.

— Que fait-il ?

— Il... Oui, il s'asseoit derrière le bureau central. Il pose son globe de lumière, ouvre un tiroir... Qu'est-ce que cela ? »

Sharmine, dévorée de curiosité, s'approcha de Lednefe, comme si un contact entre eux pouvait lui permettre de voir, à son tour, par les yeux de l'élémentaire. Mais le haut elfe tressaillit et recula, visiblement contrarié par la proximité de l'Erudine.

« Il écrit dans un gros livre. Une sorte de journal. Et c'est... oui ! Je crois que c'est bien là ce que nous cherchions !

— Eloigne Zonaker, il reviendra le chercher plus tard.

— Non, je... J'ai été repéré, il faut... Fuis, Sharmine ! Fuis ! »

En d'autres circonstances, l'Erudine aurait obéi à l'injonction de l'elfe. Elle était plutôt de nature passive et prendre des initiatives lui ressemblait peu. Pourtant, cette fois-ci, elle refusa de s'éloigner. Lednefe se tordait à terre, les mains sur les tempes, une intense expression de souffrance déformant son beau visage. Sharmine n'hésita plus et commanda à Zonaker de disparaître à l'instant dans sa dimension d'origine. Le lien mental étant rompu, Lednefe reprit quelques couleurs et, en haletant, il annonça :

« Tharkis m'a épargné... parce que j'étais son favori. C'est du moins... ce qu'il a dit. En souvenir de mes années d'apprentissage entre ces murs... Mais...

— Tu m'expliqueras plus tard. Il faut se mettre à l'abri. Réfugions-nous chez les nains, ainsi que nous l'avions prévu. »

Lednefe acquiesça d'un hochement de tête. Il tenta de reprendre ses esprits, assez pour pouvoir jeter son sort de téléportation, et rejoindre Kaladim, où il s'était lié. Mais sa magie refusa de lui obéir durant 2 longues minutes.

A Kaladim, Finnelith attendait des nouvelles. Lorsque Sharmine apparut devant lui, ils tombèrent dans les bras l'un de l'autre et leurs lèvres se joignirent.

Lednefe les regarda, le visage fermé. Il songea un instant à la dernière fois où lui-même avait embrassé une femme, et l'image de Cibylline dansa dans son esprit. Mais il n'était pas en état de s'interroger sur les sentiments que lui inspirait la guerrière sylvestre, et préféra penser à autre chose.

A ce qu'il avait lu dans le journal de Tharkis, par exemple. Et aux instructions que lui avait transmises le haut sorcier.

« Puis-je faire confiance à mon ancien maître ? se demanda-t-il. N'est-ce pas un piège qu'il destine à Cyndaril ? Non que le sort de cette fille m'importât réellement mais, s'il lui arrivait quelque chose, c'est mon ami Aerialis qui en serait détruit. Et cela, je ne le veux pas. A aucun prix ! »

Il débattit longuement avec lui-même. Puis, sa décision prise, il s'éloigna du couple qui ne s'intéressait plus du tout à lui, et partit battre la campagne, où Cyndaril et Aerialis chassaient les toiles d'araignées.

 

oOo

 

Tharkis

« Je suis heureux de te voir, Cyndaril. Et heureux que Lednefe se soit bien acquité de sa tâche. Prends un siège, et devisons. »

Les grands yeux bleus de la sorcière s'écarquillèrent de stupéfaction.

« Je n'ai jamais été convoquée dans ce bureau aurement que pour subir votre injustice, votre dureté, et parfois votre violence, déclara-t-elle. Pourquoi les choses auraient-elles changé ?

— Si tel est ton sentiment, pourquoi es-tu venue ? Allons, si Lednefe a su te convaincre, c'est bien qu'au fond de toi tu conserves l'espoir, non ?

— Pas vraiment. Seule me motive la curiosité de connaître mes origines comme la raison de votre haine.

— Je ne te hais pas, Cyndaril. Je n'ai fait que forger à grands coups de marteau une âme bien trempée. Je comptais t'expliquer toutes ces choses, lorsque le temps serait venu. Mais tu t'es enfuie un peu trop tôt.

— Et Malyander, votre propre fils ? Est-ce là aussi la raison de votre violence envers lui ? Je me souviens du traitement que vous lui infligiez...

— Ne parlons pas de ce garçon, qui m'a tellement déçu. Cyndaril, je veux que tu comprennes que tout ce que tu as subi, je ne l'ai voulu que parce qu'il n'existait aucun autre moyen d'accomplir cette tâche. »

Cyndaril se détourna, laissant son regard dériver sur les étagères encombrées de codex, parchemins et volumes épais reliés de métal. Puis elle toisa de nouveau Tharkis, et tressaillit. Les lampes accentuaient les angles des mâchoires du haut elfe, le saillant de ses pommettes, ce qui lui donnait, une fois de plus, une expression où la sévérité le disputait au sadisme.

« Je ne vous crois pas, affirma-t-elle avec force. Vous allez m'avouer des choses épouvantables, et c'est la perspective de ma détresse qui nourrit secrètement votre plaisir.

— Qui sait ? répondit-il avec une ombre de sourire. Mais tu n'as plus le choix, te voici trop émoustillée pour fuir une nouvelle fois, ma belle. »

Il avança, lui attrapa durement le menton et la contraignit à croiser ses yeux d'or.

« Ton petit moine te satisfait-il, Cyndaril ? Se montre-t-il à la hauteur de cette fougue que j'ai toujours perçue en toi ? Et sais-tu que ton choix ne m'a pas étonné ? A une rebelle de ta sorte, il fallait bien un voyou, un de ces mauvais garçons qui font le coup de poing dans les rues de Freeport.

— Aerialis est un homme de bien. Malgré votre rang, vous ne lui arrivez pas à la cheville ! »

Mais Tharkis ne releva pas la protestation.

« Et tu traînes, parfois, avec des elfes noirs ou des chevaliers fantômes... Cela non plus ne m'a pas étonné. Inoruuk ne lâche pas facilement ses serviteurs les plus fidèles.

— Que voulez-vous dire ? Je vomis Inoruuk de toute mon âme !

— Mais tu l'as déjà honoré, pourtant : en assassinant ta mère. Bien, Cyndaril, il n'est plus temps de tergiverser. Assieds-toi enfin et lis ce parchemin. C'est la confession de ta mère. Ensuite, j'écouterai tes commentaires... si tu es as. »

 

oOo

 

La confession d'Ylubeth Rubiak

Moi, Ylubeth Rubiak, déclare par la présente que c'est en pleine possession de mes facultés mentales et de ma propre volonté que je rédige cette confession, à destination du Haut Conseil Mystique de Felwithe et du Clergé de Tunare.

Je sais peu de choses de mes origines. Mes parents étaient un couple de hauts elfes qui se consacraient probablement aux Arcanes, mais je n'ai aucune certitude à ce sujet.

J'imagine que, pour voyager si proche de son terme, ma mère voulait accoucher parmi les siens. Mais quelle maison de Felwithe pouvait-elle être sa famille ? Je n'en ai aucune idée. Toujours est-il que mes parents furent capturés par un parti d'elfes noirs et emmenés de force à Nériak.

Là, pour ce que j'en sais, ils furent remis à des nécromanciens, qui les torturèrent dans le cadre des rites en hommage à Innoruuk, et devaient les sacrifier au dieu lors d'une cérémonie particulière, à laquelle n'assisteraient que les plus nobles et puissantes personnalités de Nériak.

Cette cérémonie fut bel et bien organisée. Mais, tandis qu'elle gisait sur l'autel dédié à Innoruuk, ma mère fut prise des contractions de l'enfantement.

J'ignore si ce sont les sortilèges des nécromanciens, imposés à ma mère durant ses derniers jours de grossesse, qui me conférèrent mon pouvoir, ou bien si je possédais un talent inné et que je déplore à présent, mais... j'ai ressenti ma venue au monde comme un événement traumatisant. Ma terreur de nouveau-né fit jaillir de mon corps des énergies incontrôlées, qui déchirèrent la matrice dont je cherchais à m'extraire. Et ma mère en mourut, foudroyée.

La nécromancienne Jézabel voulait que je sois, à mon tour, sacrifiée à Innoruuk. Mais Mystério Rubiak, dont la parole a autant de poids, à Nériak, que celle de Jézabel, intervint en ma faveur. Car lui, l'officiant qui présidait au sacrifice, avait vu ce que sa consoeur ignorait encore : la couleur de ma peau.

Hasard ou bien, véritablement, le doigt d'Innoruuk pointé sur mon humble personne ? Qui peut le dire ?

Dans le ventre de ma mère, mon cordon ombilical s'était enroulé autour de mon cou, m'étouffant à demi.

Et mon teint avait bleui. Avec mes cheveux d'un blanc pur, que je devais à mes parents, j'avais presque l'apparence d'un bébé elfe noir. De plus, je venais d'assassiner ma génitrice sur l'autel d'Innoruuk.

Mystério Rubiak décréta que le dieu m'avait élue, désignée pour entrer à son service. La plupart des notables présents adhérèrent à sa vision des choses. Je fus donc épargnée.

Mystério Rubiak était nécromancien, mais son épouse Cantarabra suivait la voie des enchanteurs. Afin que le bas peuple ne vienne pas perturber mon enfance, je grandis sous l'apparence d'une elfe noire et seules les hautes personnalités de Nériak savaient que la petite Ylubeth Rubiak était, en réalité, une elfe pâle. Moi-même, je l'ignorais, car Cantarabra, que je prenais pour ma mère véritable, enchaînait les enchantements sur ma personne.

Forte de l'enseignement des fidèles d'Innoruuk, je devins à mon tour enchanteresse. Lorsque l'on me jugea prête, et suffisamment dévouée au dieu, Mystério me révéla tout doucement la vérité. Loin de m'en horrifier, j'en conçus une fierté particulière : être élue par Innoruuk me paraissait le plus merveilleux des destins !

Je mis donc mes pouvoirs au service de mon dieu et de Nériak. Etant une elfe pâle, je pouvais me rendre en des lieux interdits à ceux qui arborent une peau indigo. Et j'en ai profité pour commettre des crimes atroces. J'ai espionné et assassiné, pour le compte d'Innoruuk et de Nériak. Tous ces actes m'étaient commandés, mais je les ai accomplis sans une once de remords, convaincue de suivre une juste voie.

(suit la liste des personnalités qu'Ylubeth avoue avoir exécutées pour le service d'Innoruuk)

J'ai rencontré Bro Dysan Ivendil, Haut Prêtre de Tunare, dans les montagnes de Steamfont. Alors que je quittais Akanon, où l'un de mes contacts, un gnome nécromancien, m'avait remis de nouvelles consignes, je fus attaquée par le Missionnaire Kobold, dont la haine pour toutes les races « à deux pattes" est universellement connue. Ensanglantée, mourante, je fus sauvée par Bro Dysan. Ses pouvoirs surpassaient ceux du Missionaire et, à coup de masse d'armes, il le renvoya méditer dans ses montagnes sur l'opportunité de s'en prendre à des damoiselles elfiques quand lui-même se trouvait dans les parages.

Ensuite, Bro Dysan se concentra sur mes blessures. Elles étaient si considérables qu'il préféra me ramener à Felwithe, où les guérisseurs de son temple pourraient me soigner mieux encore que lui-même.

Je n'étais pas en état de comprendre ses intentions, ni même de m'y soustraire si je les avais comprises. Durant le trajet pour la cité des elfes pâles, je perdis connaissance.

Lorsque je rouvris les yeux, je me trouvais dans une chambre confortable, baignée par un soleil lumineux. Tout était clair, frais, parfumé à la citronelle. Bro Dysan était assis à mon chevet. Il me regardait en souriant, et cela fit naître en moi un horrible malaise.

Prétextant que la lumière blessait mes yeux, je me renfonçai sous la couette en bredouillant un remerciement presque inaudible.

« Ce fut un plaisir, damoiselle, que de vous venir en aide. »

En d'autres circonstances, je l'aurais mordu pour ces paroles. Là, curieusement, je ne sus que fondre en larmes.

« Vous m'avez sauvée parce que vous ne saviez pas ! » sanglotai-je. Malgré son insistance, je refusai d'en dire plus.

Alors, Bro Dysan se leva et, me fourrant un objet dans la main, il déclara avant de quitter la chambre :

« J'en sais plus que vous ne pensez, damoiselle, mais moins que vous ne pourriez me dire. Peu importe, en vérité. Ceci vous appartient, je crois... »

Quand la porte se referma, je laissai libre court à ma curiosité et me mis à sangloter de plus belle, car ce qu'il m'avait remis n'était autre que mon médaillon à l'effigie d'Innoruuk.

Le détail de ce qui se passa ensuite entre Bro Dysan Ivendil, haut prêtre de Tunare, et Ylubeth Rubiak, en ce temps-là servante d'Innoruuk, ne concerne que nous. Sachez simplement que le doute était né en moi en même temps que l'amour. Et que cet amour, me faisant prendre conscience de l'horreur de mes crimes, m'offrit le chemin de la rédemption.

C'est bel et bien de ma propre volonté que j'ai renoncé à servir Innoruuk et choisi de me vouer à Tunare. Puisse la déesse avoir pitié de moi, qui ne fut qu'une enfant abusée, et me pardonner un jour.

Puissiez-vous tous, hauts elfes de Felwithe, me pardonner à votre tour...

Et puisse Innoruuk oublier jusqu'à mon nom.

Ylubeth Rubiak

 

oOo

 

Masque-de-Louve

Après la chasse aux gnolls, griffons et autres loups fantômes dans les plaines de Karana, en compagnie de Cibylline, Daering et Jaylina, tandis que la baronne Salanae, la haute enchanteresse, veillait sur leur groupe en répandant ses divines bénédictions, Aerialis, Finnelith et Cyndaril étaient retournés sur Luclin. En effet, les agressions systématiques des plantigrades dans le camp des gipsy n'avaient rien d'agréable ; un petit coin discret du Nexus leur avait paru infiniment plus propice à un repos comme à un réveil sans danger.

Cyndaril ouvrit les yeux la première et prit grand soin de ne pas éveiller son frère ni son amant.

Elle se sentait malheureuse à un point qu'elle ne savait exprimer, et que nul, hormis Finnelith et Aerialis, ne paraissait comprendre.

« Non, pas même eux, soupira-t-elle en son for intérieur. Personne. Je suis seule, de nouveau. »

Elle ignorait quoi faire, trop de choses la tiraillaient en des directions opposées. Au fond d'elle-même, une voix lui répétait que Tharkis lui avait menti, que la confession d'Ylubeth était un faux, fabriqué pour se jouer d'elle une fois de plus Mais la vision que Toerik, le shaman, avait eue à son sujet lui montrait bel et bien Nériak. Il était stupide de vouloir douter.

« Je pensais qu'aucun dieu ne m'avait jamais tendu la main... mais je me trompais. Tharkis a dit que je portais, sur mes épaules, l'héritage de ma mère : le destin qu'elle avait fini par rejeter, et qui l'a rattrapée à ma naissance. Innoruuk ne renonce pas si facilement. Il m'appelle, depuis toujours. C'est par crainte de lui que l'on n'a pas oser me vouer à Tunare, ni à Solusek Ro. Mais même si je n'ai pas suivi l'enseignement du dieu de la haine... je lui appartiens. A présent je le sais. Après ce qui s'est passé ce soir, je n'ai plus aucun doute. Je tente d'être amicale et tout ce que je dis est ressenti comme une agression. Je n'en peux plus de ces tensions permanentes. Et pourtant, elles semblent bien accrochées à l'ourlet de mes robes. Je sème la zizanie malgré ma volonté Car celle d'Inoruuk est visiblement plus forte. »

Elle regarda pensivement son frère et son amant, qui dormaient si près l'un de l'autre. Ils étaient devenus de vrais frères d'armes, une équipe soudée capable de combattre et de vaincre même sans le soutien de ses sortilèges. Cela la réjouissait, évidemment. Et aussi de savoir que Sharmine avait répondu aux sentiments de Finnelith.

« Vous n'êtes pas seuls, vous. Au moins, vous, vous n'êtes pas seuls... »

Il fallait qu'elle s'éloigne, ou les sanglots qui montaient en elle, qui déjà remuaient son coeur, allaient les réveiller Or elle se sentait trop mal pour parler, expliquer, justifier pareil flot de larmes.

Elle fouilla son paquetage, prit l'un de ses patrons de couture et écrivit au dos, avec du sang de loup car elle n'avait pas d'encre, un mot pour enrayer tout sentiment d'inquiétude chez ces deux êtres qui l'aimaient et qu'elle aimait.

« Mes chéris, je vais à Shadow Haven chercher le sort dont Lednefe et moi-même avons besoin. Ne vous fatiguez pas à me suivre, je reviens au plus vite. Je vous embrasse. Cyndaril. »

Elle glissa doucement le mot entre les doigts d'Aerialis, puis courut jusqu'au téléporteur idoine, sans se retourner.

« Je ne vends pas aux hauts elfes. »

Cyndaril recevait cette réponse pour la sixième fois. Sans compter les regards dégoûtés des résidants qui s'écartaient sur son passage, les réflexions désobligeantes sur l'atmosphère qu'on l'accusait d'empuantir, ou la motte de terreau qu'un gamin lui avait lancé, tachant de sombre sa belle robe blanche.

Elle ne discuta pas, le premier commerçant s'était déjà montré fort explicite quant au mépris dans lequel on tenait, ici, les êtres de sa race.

« Il faut que je trouve la guilde des sorciers », se répéta-t-elle comme un mantra pour apaiser ses nerfs. « Il y en a une, je le sais. Mais où ? Cette ville est si complexe, et tout est si mal indiqué ! »

Elle poursuivit sa route, le nez levé pour mieux lire les enseignes. Choisissant au hasard, elle emprunta une ruelle étroite, chiche en lumière...

Ils étaient quatre, grands comme des ogres, larges d'épaules, dans la tenue des moines des premiers cercles. Leurs tatouages pectoraux lui rappelèrent celui d'Aerialis, et elle eut un léger sourire. Mais ce sourire, comme tout ce qu'elle disait ou faisait, fut mal interprêté.

« Visez-moi ça, les gars ! Une petite poulette elfique qui cherche des gaillards comme nous pour passer du bon temps ! »

Cyndaril décida de ne pas relever l'insulte et de se montrer bien courtoise, au contraire.

« Pardonnez-moi, messires. Je pense m'être trompée de chemin. C'est ma première visite à Shadow Haven. Je cherche ma guilde, celle des sorciers...

— Bien sûr ! Elles disent toutes ça, d'abord : pour donner le change et faire croire qu'elles sont sages. Mais en réalité, les elfes de ta sorte sont de vraies salopes. Des vicieuses de première, et j'en sais quelque chose ! »

L'homme qui venait de parler claqua des doigts ; ses camarades avançèrent et encerclèrent Cyndaril. Toute retraite lui était impossible, à moins d'user de son sort de téléportation. Trop consciente du danger, elle commença à incanter. Mais les moines la bousculèrent, brisant sa concentration.

« Tenez-la bien ! Elle cherche à s'échapper ! »

Ils empoignèrent ses bras, lui faisant très mal. Le plus hâbleur, visiblement le chef de cette petite bande, approcha et, d'un geste sec, déchira en deux la robe de Cyndaril. Puis il commença à lui pétrir un sein, sans aucune douceur, à se frotter contre elle de façon indécente...

C'était plus qu'elle ne pouvait en supporter. Plus que ses années d'entraînement ne lui permettaient de canaliser. Sa colère, son dégoût, sa terreur se convertirent en énergies dévastatrices Les éclairs et les flammes jaillirent de chaque pouce de son corps, avec une violence bien supérieure à celle qu'elle obtenait quand elle était consciente.

La mana ronflait à ses oreilles ; elle n'entendit pas les cris. La foudre sortait de ses yeux ; elle ne vit pas les moines tomber, atrocement brûlés, convulser puis mourir, la bouche ouverte et l'oeil glauque. Elle ne put contempler, quand la folie se fut calmée, que les quatre cadavres. Et elle vomit.

Ensuite, elle se réfugia dans un recoin bien sombre, bien écarté et, maladroitement car elle agissait à la hâte, elle répara la déchirure de sa robe. Puis elle se couvrit la tête avec une peau de loup fantôme, qu'elle perça de trois trous, pour voir et respirer.

Ainsi masquée, redevenue à peu près présentable, elle parvint sans encombre au téléporteur qui devait la ramener au Nexus.

« Je ne peux même pas aller te rejoindre à Nériak, Innoruuk. Ce n'est pas que j'aie peur que l'on m'y tue, mais bien au contraire qu'on m'y épargne et qu'on se réjouisse de ma venue. Et puis si je m'y rendais... Jaylina le saurait. Et par conséquent les autres. Tous les autres... »

Au Nexus, elle jeta un rapide coup d'oeil à l'endroit où elle avait laissé Aerialis et Finnelith. Malgré son mot qui leur demandait de l'attendre, ils ne s'y trouvaient plus. Les connaissant, elle se douta qu'ils devaient la chercher dans les rues de Shadow Haven.

Considérant ses nouveaux projets, elle conclut que c'était une bonne chose, finalement. Ainsi, personne ne saurait, personne ne la retiendrait.

« Quelle destination vas-tu choisir, masque-de-louve ? » lui glissa un Halfling qui portait tous les attributs des druides.

Elle haussa les épaules.

« Que conseillerais-tu à quelqu'un qui veut disparaître, petit homme ? Je veux juste aller là où personne ne me retrouvera jamais. Là où je pourrai m'éteindre en paix, loin des mortels et des dieux. »

Le Halfling fit une grimace, l'air navré. Puis une idée germa dans son esprit et il fit signe à la trop grande dame masquée de se baisser, pour chuchoter à son oreille.

« Crois-tu ? demanda Cyndaril, dubitative

— On peut toujours essayer, non ? »

Résignée à tout, à présent, la sorcière acquiesça.

 

oOo

 

Service postal

« Par le saint nom de Tunare, où peut-elle bien se trouver ? »

Aerialis secoua la tête, incapable d'apporter le moindre embryon de réponse au paladin qui se rongeait les sangs tout en arpentant, avec lui, les rues de Shadow Haven.

« Pourquoi ces gens refusent-ils de nous renseigner ? Et pourquoi cette maudite guilde des sorciers est-elle si soigneusement cachée ? Ils en ont honte, ou quoi ?

— Aucune idée, Finnelith. »

Au sommet d'un escalier, le haut elfe s'arrêta pour contempler avec écoeurement l'immense caverne trop sombre, trop encombrée de maisons, rues, détours, recoins et gens revèches. Quelques arbres essayaient d'y survivre, sous la lumière falotte que donnaient les réverbères. Finnelith frémit. Shadow Haven lui paraissait encore plus laide qu'Akanon, la cité mécanique des Gnomes. Peut-être était-ce la raison de la grogne avouée des autochtones? Qui pouvait aimer habiter un lieu pareil?

« Regarde ! Un attroupement ! Allons voir ! »

Aerialis courait déjà vers le groupe, une trentaine de personnes agglutinées. Finnelith se résigna à le suivre, bien convaincu pourtant que sa soeur ne pouvait être en train de perdre son temps à jouer les badauds.

Aerialis donna des coudes pour parvenir au premier rang, le paladin dans son sillage. On maugréa d'abord, puis on prit la mesure de leur détermination comme du tranchant de l'épée de Finnelith, et nul ne s'opposa plus à leur progression.

Des gardes, en armures étincelantes, maintenaient un périmètre de sécurité autour de l'entrée d'une ruelle plus obscure encore que les autres. Des silhouettes y remuaient, mais ni Finnelith ni Aerialis ne parvenaient à distinguer précisément ce qui se passait.

« Pourquoi ce rassemblement ? » demanda le moine à une femme corpulente qui se trouvait à côté de lui.

« Il y a eu un meurtre, mon garçon. Un quadruple meurtre. Regarde ! Ils commencent à sortir les cadavres... Non, ne regarde pas ! Ce sont des moines, comme toi ! »

Finnelith attrapa son ami par l'épaule.

« Tu vois ça ? Ces hommes sont morts... morts...

— ...foudroyés, oui. Et brûlés. J'ai déjà vu des marques identiques, sur les créatures que Cyndaril abattait en usant de sa magie.

— Tu crois que...?

— Elle devait avoir une bonne raison, Finnelith. Une très bonne raison. Mon ordre compte beaucoup de mauvais garçons qui ne voient, dans la pratique des arts martiaux, que le moyen de mieux jouer les petites brutes.

— S'ils ont porté la main sur elle, je...!

— Que penses-tu pouvoir leur faire subir de plus que ce qu'elle leur a déjà imposé, mon ami ? »

Un magicien erudin sortit à son tour de la ruelle. Il tenait des lambeaux de fourrure et une poignée de fils.

« J'ai pratiqué la divination. Qu'on aille chercher le Beastlord ! Il y a une saloperie de sorcière elfique à retrouver de toute urgence ! Une saloperie de sorcière elfique cachée sous un masque en peau de loup ! »

Finnelith et Aerialis se regardèrent, atterrés.

« On cherche toujours la guilde des sorciers ? demanda le paladin.

— Non, répondit le moine. On trace jusqu'au téléporteur. Si elle a été agressée, au point d'avoir dû en arriver là...

— Elle aura essayé de nous rejoindre au plus vite. Et elle devait être bouleversée. Et nous...

— Et nous, nous ne l'avons pas attendue, alors qu'elle nous l'avait demandé. Vite, Finnelith. Vite! Je crains le pire !

— Je t'avais dit qu'il fallait rester au Nexus et l'attendre. Je te l'avais dit, pourtant ! Pourquoi t'ai-je laissé me convaincre ? »

Aerialis ne répondit pas. Il se sentait atrocement coupable, mais ne pouvait perdre de temps à y penser.

« Une femme sous un masque en peau de loup ? répéta le gardien du Nexus. J'ai vu passer ça, oui. Mais je ne me souviens pas du tout du Portail qu'elle a emprunté ! Désolé. Il circule tellement de monde, ici... »

Du plat de son gantelet, Finnelith tapa rageusement contre le mur. Aerialis, lui, contemplait le sol, effondré. Jamais ses épaules n'avaient pesé si lourd.

« Elle est peut-être rentrée à Felwithe, proposa soudain le paladin. Après tout, c'est sa maison. C'est son peuple. C'est... »

Aerialis retint un geste de dénégation. Comment faire comprendre à Finnelith que Cyndaril ne s'était jamais sentie chez elle parmi les hauts elfes ? Que la raison du malaise qu'elle ressentait par exemple en présence de Lednefe venait tout simplement de ce que le sorcier était un haut elfe, justement ?

« On peut essayer, acquiesça-t-il. Et si on ne trouve rien, on essaiera autre chose Je pense à Kelethin. La guilde des bardes.

— Que ferait ma soeur chez les bardes ?

— Rien du tout. Mais eux, qui sillonnent toutes les routes pour livrer le courrier... Eux pourraient peut-être nous aider à la retrouver. Allons demander à Jakkum Webdancer. Je suis certain qu'il acceptera. »

***

Après avoir écouté avec bienveillance le récit du moine humain et du paladin haut elfe, Jakum Webdancer, l'elfe des bois, se frotta pensivement le menton.

« C'est entendu, décida-t-il enfin. Les bardes vous fourniront ce service. Mais l'on n'a rien sans rien, jeunes gens. Et j'ai deux requêtes à vous présenter.

— C'est-à-dire ?

— D'abord, j'ai besoin d'un portrait. Nous devons savoir à quoi ressemble votre disparue. »

Finnelith étreignit une dernière fois, entre ses doigts tremblants, le médaillon qui lui venait de sa mère, puis le remit à Webdancer.

« C'est le même visage, maître barde. Seule la couleur des cheveux diffère. Ceux de ma soeur sont blond pâle.

— Très bien. Nous allons copier ce portrait, puis nous vous rendrons ce bijou. N'ayez aucune inquiétude, je comprends sa valeur affective et j'en prendrai grand soin.

— Quelle est votre seconde requête ? » demanda Aerialis, qui refusait de se laisser atteindre par l'émotion.

Jakkum Webdancer les toisa longuement l'un et l'autre. Puis son choix se fixa sur le moine, et il pointa sur lui un index impérieux.

« Toi, humain, tu vas entrer à mon service. Parce que le courrier n'attend pas, et que chercher la sorcière va pourtant lui faire prendre du retard.

— Vous voulez que j'abandonne la quête de ma bien-aimée pour livrer à votre place quelques enveloppes ? s'offusqua Aerialis.

— Exactement. Et cela ne souffre aucune discussion, aucun compromis. Ou tu acceptes, moine, ou tu t'adresses ailleurs pour retrouver ta fugueuse.

— Très bien. J'accepte.

— Idia, donne-lui le sac postal pour Freeport, je te prie... Parfait! Au bateau, à présent. Ne tarde pas, moine. Mieux tu me serviras, mieux tu seras servi.

— Et moi, je fais quoi ? » s'inquiéta Finnélith, qui voyait son ami s'éloigner.

Aerialis s'arrêta brusquement.

« Retrouve les autres ! Raconte-leur ! Il y a d'autres réseaux. Explique à Daering, à Jaylina, à Cibylline... A la baronne Salanae ! A Lednefe, à Sharmine, et à tous ceux que tu rencontreras. Explique à ma soeur Aeriale, à Milivas, et même à Cendre et Malyander si tu les croises. Explique-leur, mon ami ! Et que la chance nous soit favorable.

— Je prierai Tunare ! » promit le paladin.

Aerialis eut un rire nerveux, serra les poings, puis reprit sa course sans plus se retourner.

 

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Lettre à Aeriale (Milivas)

Ma tendre Aeriale,

Je t'écris cette lettre pour te rassurer, te dire que tout va bien, et aussi que tu me manques terriblement. Je regrette vraiment que les impératifs de ton ordre religieux t'aient retenue à Unrest et t'aient empêchée de m'accompagner dans ce voyage. Je sais que toi, native de Freeport, tu as déjà visité les terres antonicaines, mais moi qui découvre ces plaines si vastes, si différentes, je dois bien avouer être très impressionné par leur beauté. Toutes ces bêtes, toutes ces plantes que je ne connaissais que par les livres ! Ces parfums, ces essences, ces cris et glapissements... Certes, c'est le sang de ma mère qui parle en moi, et j'espère que mon enthousiasme de jeune druide ne te paraît pas trop ridicule, ma douce prêtresse.

J'ai d'abord voyagé et chassé quelques heures avec Cendre, et c'était très plaisant de retrouver cette vieille camarade. Le temps où elle me faisait tourner en bourrique est bien loin, bien oublié. Je n'ai pu m'empêcher de lui parler de toi, des sentiments que tu m'inspires, et à son tour elle m'a parlé de Malyander. Tu vois, il n'y a plus aucune ambiguité entre elle et moi.

Puis j'ai rencontré un rogue, du nom d'Erediss. Un grand barbare, très sympathique, qui cherchait à échapper à l'enfer glacé d'Everfrost. Je l'ai guidé jusqu'à Luclin, puis j'ai enfin pris le temps de me consacrer à ma quête : visiter les druides halflings de Rivervale, ainsi que mes supérieurs me l'avaient commandé. Et à Rivervale, ma toute belle, franchement... j'ai reçu le choc de ma vie ! L'impression d'être soudain parvenu dans une réalité alternative, où la folie serait la norme !

Drôles de petits bonshommes que ces halflings ! La moitié d'entre eux se balade avec un masque noir et un chapeau assorti parfaitement ridicules. Dans le lac au bord duquel ils ont installé leur ville, ils élèvent des piranhas... et ne pensent même pas à prévenir les voyageurs ! J'ai ainsi vu un élégant demi-elfe, couvert de satin et de poussière, piquer une tête dans les eaux bleues tentatrices, et en ressortir en glapissant, un gros poisson croché dans les fesses. Je peux te dire que cela m'a dissuadé de tenter la baignade à mon tour !

Te souviens-tu de ces monstres répugnants, les jack o'lantern, que nous affrontâmes à Unrest en compagnie de Finnelith ? A Rivervale, l'un d'eux se promène impunément dans les champs de carottes et autres navets, jouant les épouvantails à moineaux. De la démence, te dis-je !

J'ai pris une chambre dans une auberge ronde, où l'on ne servait à dîner que de la salade de chou et du filet de piranha. Incapable de finir mon écuelle, je me suis rabattu sur mes rations de route. Et c'est là que cette drôle de petite bonne femme m'a abordé. Au début, j'ai cru qu'elle voulait simplement que je lui donne mon chou et mon poisson, dont les halflings semblent friands. Je lui ai donc tendu mon bol. Evidemment, elle n'a pas dit non et s'est jetée dessus. Mais elle avait aussi besoin de parler, je crois. Alors je l'ai laissé dire. Ou plutôt se plaindre.

Paraît qu'ils ont un drôle d'arbre, à Rivervale, depuis quelques temps. Un arbre qui pousse dans un jardin clos, derrière des murs. Un jardin où sont plantés des pommiers et des myrtilliers. Le nouvel arbre, c'est un aulne, je crois. Depuis qu'il se trouve dans le jardin, les pommiers donnent en continu des fruits rouge feu, tandis que, sur les arbustes, abondent des baies bleu électrique.

La halfling est chargée de la récolte. Et tous les jours, il lui faut charrier des paniers et des brouettes. Elle est très fatiguée et se plaint de son dos. Le pire, dit-elle, ce sont les rubans. Le druide qui a planté l'aulne a décrété qu'il fallait toujours que ses branches soient ornées de rubans de toutes les couleurs, propres et bien repassés. Tu imagines ça, ma douce ? Elle passe des heures à laver et repasser des rubans pour les accrocher à un arbre ! Ces halflings sont vraiment fous !

Je n'ai pas vu l'arbre, parce qu'il fallait demander tout un tas d'autorisations et que, franchement, ça ne me paraissait pas indispensable comme visite. Mais j'ai goûté à l'une des pommes, et j'avoue qu'elles sont bien juteuses. Enfin, rien de quoi justifier toutes ces simagrées autour d'un arbre, à mon humble avis.

Je reprends la route demain, pour revenir auprès de toi. J'espère que tu vas bien et que tu as massacré de nombreux morts-vivants, squelettes et goules, ma courageuse petite prêtresse.

Je t'embrasse dans un sourire, celui qui naît sur mes lèvres chaque fois que je pense à toi.

Ton Milivas

 

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