Il était une fois, dans
un village de montagne, une petite fille prénommée Annie.
Dans l'écurie de ses parents
vivait un âne.
Pas n'importe quel âne !
C'était un âne intelligent comme seuls savent l'être
les ânes, les vrais, ceux qui appartiennent à la parentèle
du sage animal dépeint par Marcel Aymé dans les Contes
du Chat Perché. Ou peut-être un cousin du fidèle,
pénible mais cultivé compagnon de Shrek !
En fait, le quadrupède
qui mâchonnait son foin dans l’écurie des parents d’Annie
était un prince parmi les ânes. N’oublions pas qu’en
altitude, l'oxygène contribue à l'activation des facultés
cérébrales, ce qui laisse à penser, d’ailleurs,
que les ânes de montagne sont plus intelligents que les ânes
de basses plaines. Ainsi pouvait-on dire qu'il s’agissait là
du seigneur des ânes hauts.
Cet âne-ci, donc, d'origine
savoyarde mais baptisé Hans par ses propriétaires d'ascendance
alsacienne, pensait que lire était passionnant, et il aspirait
à devenir lui-même un grand lecteur. A force de regarder
l'alphabet d'Annie par-dessus l'épaule de la petite fille, l'âne
Hans apprit, en effet, comme certain boeuf blanc avant lui, et bientôt
il se mit à lire des nouvelles, puis des anthologies, et même
de bons gros romans de plus d'un million de signes.
Evidemment, pour accéder
à ces ouvrages, Hans devait se glisser nuitamment dans l'habitation
principale de la ferme, et subtiliser délicatement entre ses dents
les livres rangés dans la bibliothèque du salon, pour les
emmener jusqu’à sa stalle. Puis il les cachait sous le foin
et attendait la bienveillante lumière du soleil matinal pour dévorer
le livre de tous ses bons yeux globuleux.
Une nuit, cependant, Annie, qui
s’était levée pour aller aux toilettes, surprit son
âne dans le salon. Il tenait en travers des mâchoires Le
Général Dourakine, ce qui fit naître chez la
fillette un terrible mélange de colère et de peur. Des traces
de salive d'âne sur les pages du roman préféré
de son papa, n'est-ce pas...
L'âne Hans eut beau expliquer
qu'il était lui aussi un lecteur passionné et qu'il n'avait
pas pris le livre pour le dévorer des dents comme un bouquet de
chardons, mais des yeux, Annie ne se laissa pas attendrir et lui flanqua
la correction qu'il méritait, malgré les dénégations
bramées hautement par l'âne qui s'estimait victime d'une
terrible injustice.
Moralité : Même
si l'Hans des ânes nie haut, Annie bat le lecteur !
PS : ne jamais oublier que l'âne
Dau triche ! |